La Digital Dollar Foundation a publié fin mai 2020 un livre blanc, le « Digital Dollar Project », exposant différentes pistes susceptibles d’être explorées pour créer une version numérique du dollar. Regardons-y de plus près.

Un White Paper ambitieux

J. Christopher Giancarlo, ancien président de la Commodity Futures Trading Commission (CFTC), qui a été l’un des premiers à alerter sur la nécessité pour les Etats-Unis de se doter d’une monnaie numérique, est le fondateur du collectif d’experts la Digital Dollar Foundation. C’est de ce laboratoire d’idées qu’est né le premier livre blanc (White Paper) sur une CBDC américaine.

Version numérique de la devise souveraine qui permettrait au dollar, selon ses concepteurs, de garder son statut de monnaie de réserve mondiale, quelque peu bousculé aujourd’hui, en élargissant ses capacités. Capacités qui ne se résument pas à l’inclusion des citoyens mal ou non bancarisés qui ont subi les ratés de la distribution des stimulus monétaires mais qui couvriraient tout un champ d’usage rendu possible par la tokenisation du dollar. Le White Paper s’attarde ainsi longuement sur la distinction à opérer entre un dollar numérique simplement basé sur un compte (suffisant pour l’octroi de l’aide gouvernementale) et un dollar numérique tokenisé qui permettrait des paiements nationaux et internationaux. de façon rapide, efficace et à moindre frais .

En collaboration avec le cabinet conseil Accenture qui a déjà oeuvré sur d’autres prototypes de CBDC, notamment pour la Riksbank suédoise, le groupe a publié le fruit de ses réflexions le 29 mai 2020. Le pilote suédois a été arrêté fin 2023, sans décision d’émission depuis.

Une infrastructure à deux niveaux

S’appuyant sur le système financier actuel , le document plaide pour une CBDC utilisant « une architecture à deux niveaux ».

Un système bancaire à deux niveaux préserve l’architecture de distribution actuelle et ses avantages économiques et juridiques connexes, tout en encourageant l’innovation et l’accessibilité. »

Un topo un peu convenu pour suggérer un modèle classique où ce serait la Fed (la banque centrale américaine) qui serait l’émettrice des dollars numériques détenus par les banques commerciales. Celles-ci agiraient en tant qu’intermédiaires entre la Réserve fédérale et les utilisateurs. Elles distribueraient les fonds à la manière d’un distributeur automatique selon l’expression employée. Et Les utilisateurs pourraient soit les stocker sur leurs comptes bancaires, soit les conserver sur leurs propres portefeuilles numériques.

(Schéma illustrant le modèle de distribution à deux niveaux, image source désormais inaccessible.)

La Réserve fédérale aurait toujours le contrôle de la politique monétaire impliquant la distribution de la monnaie numérique via les banques commerciales comme cela se fait aujourd’hui avec le cash, même si le but n’est pas de remplacer l’argent liquide. En fait, le dollar numérique constituerait une forme d’argent qui n’exclurait pas, pour le moment, les existantes. Mais en imitant assez étroitement l’argent physique, il faciliterait les transactions entre pairs. De même, les banques commerciales, comme dans le circuit traditionnel, seraient en mesure de prêter des fonds.

A moins que le dollar numérique ne soit placé dans un stockage sécurisé ou une solution de dépôt, une fois échangé contre des soldes dans un compte bancaire, il est fongible avec d’autres fonds comme il l’est dans le bilan d’une banque;

Digital Dollar project

Une technologie de registre distribué

Concernant la technologie, le comité consultatif du projet semble, pour éviter notamment l’écueil de la double dépense, pencher vers une DLT (Distributed Ledger Technology) et son volet d’argent programmable. En misant, comme nous l’avons précédemment évoqué, sur la collaboration entre organisations publiques et privées pour, peut-être aussi, valider les transactions.

Nous anticipons, soutenons et s’ouvrons à toutes les formes de collaboration public-privé pour conduire cette vague d’innovation. Bien que le soutien de la banque centrale soit implicite dans les CBDC, les cas d’utilisation, les services et l’infrastructure créeront des opportunités pour beaucoup de participer.

David Treat, directeur général d’Accenture

La protection de la vie privée

L’un des points d’achoppement de l’émission d’une CBDC à l’intention du grand public est la préservation de la vie privée. Entre ceux qui pensent, comme l’ancien secrétaire américain du Trésor, Larry Summers, que l’argent aujourd’hui est trop privé et qu’une version numérique du dollar devrait faciliter une plus grande surveillance des opérations financières et d’autres qui au contraire jugent l’intrusion de l’Etat de plus en plus insupportable et prône le respect de la confidentialité dans la mise en oeuvre d’une CBDC, il existe un fossé irréconciliable.Ce qui est sûr, c’est qu’un e-dollar pourrait constituer une menace à l’intégrité des données de l’utilisateur s’il était réalisé sans dispositions appropriées.

Le livre blanc émet donc le souhait d’un certain niveau de confidentialité mais sans vraiment proposer de solutions. Certes, les détails des soldes ou des transactions de faible valeur pourraient rester confidentiels, de la même manière que la circulation des petits montants en espèces. Mais pour le reste, le White Paper s’en remet à l’Etat en faisant référence au quatrième amendement. Disposition législative qui pourrait fournir une protection de la vie privée s’il s’appliquait à la monnaie numérique.

Notre intention est de soulever des sujets clés comme l’interaction entre la confidentialité et les exigences légales et réglementaires applicables. Nous pensons que la technologie a évolué vers un état où il est possible à la fois de permettre la confidentialité et de respecter les cadres de contrôle nécessaires.

David Treat, directeur général d’Accenture

Les prochaines étapes consisteront en une série de tests dans le cadre de programmes pilotes avant l’expérimentation proprement dite. Ils seront évalués sur la base d’un certain nombre de critères comme l’impact du token (jeton) sur la masse monétaire, l’exploitation commerciale, le respect des lois AML/KYC…

Un calendrier qui s’accélère

Au regard de la réticence persistante des Etats-Unis à envisager une monnaie numérique alors que de nombreux pays s’étaient déjà engagés dans la course aux CBDCs, les progrès accomplis au printemps 2020 paraissaient rapides. Mais J. Christopher Giancarlo restait prudent.

Nous sommes ici pour faire avancer la conversation, pour apporter réflexion, expérience et expertise. Nous laisserons aux décideurs politiques le soin de définir le rythme (…) Ce processus prendra du temps (mais) nous devons commencer maintenant.

Se positionnant en première puissance mondiale, les Etats-Unis faisaient alors comme s’ils avaient le choix, comme s’ils avaient le temps. La crise sanitaire avait pourtant accéléré la prise de conscience d’une infrastructure de paiement vieillissante, et le contexte international voyait fleurir partout des initiatives pour dé-dollariser l’économie, pour échapper aux sanctions du gendarme américain, pour s’autonomiser par rapport au billet vert. Les promoteurs plaidaient pour ne plus tarder, un tel chantier se comptant en années.

Le scénario anticipé ne s’est pas réalisé. Les initiatives privées citées alors ont disparu : Telegram a abandonné Gram en mai 2020, et Libra, rebaptisé Diem, a été démantelé début 2022 avec la cession de ses actifs à Silvergate. Surtout, le débat américain s’est inversé. Le 23 janvier 2025, un décret de Donald Trump a interdit aux agences fédérales d’établir, d’émettre ou de promouvoir une CBDC et ordonné l’arrêt des travaux en cours. Le 17 juillet 2025, la Chambre des représentants a voté l’Anti-CBDC Surveillance State Act par 219 voix contre 210, sans que le texte ne devienne loi : la disposition a ensuite été retirée du budget de la défense auquel elle avait été rattachée. Le lendemain du vote, le GENIUS Act était promulgué, orientant les Etats-Unis vers l’encadrement des stablecoins privés adossés au dollar plutôt que vers une monnaie de banque centrale.

Ailleurs, la trajectoire diffère. En Chine, l’e-CNY a poursuivi son déploiement, avec un nouveau cadre de gestion entré en vigueur le 1er janvier 2026. Dans la zone euro, le Conseil des gouverneurs de la BCE a clos le 29 octobre 2025 la phase de préparation de l’euro numérique : pilote envisagé au second semestre 2027, première émission possible en 2029, sous réserve de l’adoption du règlement européen. Ce livre blanc reste un document de référence sur la conception d’un dollar numérique, non l’annonce d’un lancement.

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