Le Cambodge est l’un des pays les plus dollarisés de la planète : le dollar américain représente plus de 80% de la monnaie réelle en circulation, selon la Banque nationale du Cambodge. Pour reprendre le contrôle de sa politique monétaire, la banque centrale a lancé Bakong, une plateforme de paiement sur registre distribué (DLT). C’est l’un des premiers déploiements concrets d’une CBDC en Asie du Sud-Est.

En bref

  • Plus de 80% de la monnaie cambodgienne en circulation est du dollar américain, selon la Banque nationale du Cambodge.
  • Bakong est une CBDC sur registre distribué permettant des paiements interbancaires et de détail via QR code.
  • 88% de la population cambodgienne était sous-bancarisée au moment du lancement (données sectorielles, Trésor français).
  • Le projet vise à “dépopulariser” le dollar et à promouvoir l’usage du riel cambodgien (KHR).
  • La Banque nationale du Cambodge a signé un partenariat transfrontalier avec Maybank (Malaisie).
Dollarisation du Cambodge et rôle de BakongGraphique montrant que le dollar représente plus de 80% de la monnaie en circulation au Cambodge, face à un riel sous-utilisé, et l'objectif de rééquilibrage via Bakong.Monnaie en circulation au CambodgeDollar US : +80%KHRRiel cambodgien (usage minoritaire)Source : Banque nationale du CambodgeObjectif BakongPaiements en riel numériqueInterbancaires + detailQR code via smartphoneRegistre distribue (DLT)Source : NBC / Consensus Distributed 2020

Pourquoi le Cambodge est-il aussi dépendant du dollar ?

Le Cambodge est l’un des cas de dollarisation les plus extrêmes au monde, avec plus de 80% de la monnaie réelle en circulation libellée en dollars américains (Banque nationale du Cambodge). Les guichets automatiques de Phnom Penh ne délivraient historiquement que des billets verts. D’autres devises complètent ce tableau : le bath thaïlandais à l’ouest, le dong vietnamien à l’est.

Cette situation n’est pas le fruit du hasard. Elle s’explique par une histoire contemporaine particulièrement tragique. Lorsque les Khmers rouges prennent le pouvoir en 1975, Pol Pot abolit la monnaie, détruit la banque centrale et impose une économie de troc. Environ 25% de la population cambodgienne est exterminée durant cette période.

Le riel n’est rétabli qu’en 1980, dans un pays exsangue en pleine guerre civile. Pour stabiliser l’économie au début des années 1990, l’Autorité provisoire des Nations Unies au Cambodge (APRONUC) injecte une quantité massive de dollars, représentant 75% du PIB du pays à l’époque. Les Cambodgiens s’emparent du billet vert et ne l’abandonneront plus.

Comment le Cambodge tente-t-il de réduire sa dépendance au dollar ?

La Banque nationale du Cambodge ne cherche pas à dé-dollariser brutalement son économie, car une transition forcée risquerait de provoquer une fuite des capitaux. La stratégie est progressive et incitative. L’État a cessé de payer ses fonctionnaires en dollars. Les taxes et les services publics se règlent désormais en riel. Les prix s’affichent en monnaie locale.

C’est dans ce contexte que le projet Bakong a été conçu. Serey Chea, directrice générale de la Banque nationale du Cambodge, a formulé l’objectif sans détour lors du Consensus Distributed : il s’agit de “dépopulariser” le dollar. Non par contrainte, mais en rendant le riel plus pratique que le dollar au quotidien.

Un argument pratique vient renforcer cette stratégie. Un dollar équivaut à environ 4 000 riels. Pour un achat de 10 dollars, le consommateur doit manipuler 40 000 riels en billets. Bakong résout ce problème en dématérialisant les transactions, supprimant la friction liée aux zéros et au transport physique de billets.

Qu’est-ce que Bakong et comment fonctionne-t-il ?

Bakong est une plateforme de paiements interbancaires reposant sur un registre distribué (DLT), dotée de son propre jeton numérique. Elle permet également les transactions de détail entre particuliers. C’est l’une des premières CBDC opérationnelles en Asie, identifiée par la BRI (Banque des Règlements Internationaux) comme un modèle d’expérimentation avancé pour les pays émergents.

Le fonctionnement est conçu pour être simple. L’utilisateur connecte son portefeuille électronique à son compte bancaire et convertit ses avoirs en monnaie fiduciaire (fiat) en jetons Bakong. Il effectue ensuite ses paiements via une application mobile, en scannant un QR code. Les transactions sont quasi instantanées.

La gouvernance du réseau est “permissionnée” : la Banque nationale du Cambodge est la seule validatrice du registre. Douze banques participent à la phase de test initiale et toutes les institutions bancaires du pays sont appelées à rejoindre la plateforme à terme. La forte pénétration des smartphones dans la population jeune du pays constitue un atout majeur pour son adoption.

Bakong se distingue des CBDC de retail classiques par son positionnement hybride : à la fois outil de politique monétaire souveraine et infrastructure de paiement inclusif pour une population à 88% sous-bancarisée. Cette dualité en fait un modèle d’intérêt pour d’autres économies émergentes fortement dollarisées.

Quelles sont les perspectives économiques du Cambodge ?

Le contexte macroéconomique joue en faveur du projet Bakong. Selon le FMI, le Cambodge a été l’une des dix économies à la croissance la plus rapide au monde au cours des vingt dernières années. Le secteur des services financiers est en pleine expansion et la progression de la fintech est rapide.

Serey Chea souligne que les fondamentaux restent solides : taux de change stable, inflation maîtrisée, perspectives de croissance favorables. Ces conditions permettent d’envisager une transition monétaire sans choc macroéconomique.

La Banque nationale développe aussi un système de paiement transfrontalier, en partenariat avec Maybank, principal établissement financier malaisien. Ce corridor vise à faciliter les transferts de fonds des travailleurs migrants, une source importante de revenus pour de nombreuses familles cambodgiennes.

Questions fréquentes

Qu’est-ce que la CBDC Bakong du Cambodge ?

Bakong est la monnaie numérique de banque centrale (CBDC) du Cambodge, développée par la Banque nationale cambodgienne. Elle repose sur un registre distribué (DLT) et permet des paiements interbancaires et de détail via une application mobile. Son objectif principal est de promouvoir l’usage du riel face au dollar américain, qui représente plus de 80% de la monnaie en circulation dans le pays.

Pourquoi le Cambodge veut-il dé-dollariser son économie ?

La dollarisation massive du Cambodge prive le pays d’une politique monétaire souveraine. La Banque nationale ne peut pas ajuster les taux de change ni contrôler efficacement l’inflation si la majorité des transactions se fait en dollars. La CBDC Bakong vise à rendre le riel cambodgien plus pratique et plus attractif, sans forcer une transition qui pourrait déstabiliser l’économie.

Bakong est-il un modèle pour d’autres pays émergents ?

Oui. La BRI (Banque des Règlements Internationaux) cite régulièrement le Cambodge parmi les pays émergents les plus avancés dans l’expérimentation des CBDC. Le modèle Bakong, combinant paiements de détail, interopérabilité bancaire et objectif de dé-dollarisation, est étudié par d’autres économies fortement dollarisées en Asie du Sud-Est et en Amérique latine.

Sources

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