Décembre 2019. Dans le dernier épisode de la bataille juridique qui oppose Telegram à la SEC, le co-fondateur, Pavel Durov, est appelé à témoigner en janvier prochain. A l’écoute des derniers échos, il semblerait qu’il a mis de l’eau dans son Gram.

Témoignage à trois voix

Selon l’ordonnance en date du 25 novembre du tribunal du district sud de New York, la déposition de Pavel Durov aura lieu le 7 ou 8 janvier 2020. Mais la SEC attend aussi deux autres témoignages. D’abord celui de Shyam Parekh, mystérieux employé de la messagerie dont le nom figurait sur les lettres adressées aux investisseurs, entendu le 10 décembre à Londres. Ensuite celui du vice-président Ilya Perekopsky, responsable de la communication lors des préventes de jetons, auditionné le 16 décembre dans la même ville.

Rappel des faits

La SEC a poursuivi Telegram le 11 octobre 2019, par une action en urgence exigeant que la distribution des jetons Gram soit stoppée. Vendus en 2018 lors de deux tours privés qui avaient levé 1,7 milliard de dollars auprès de 171 investisseurs qualifiés, ces jetons n’auraient pas été correctement enregistrés auprès du régulateur.

Telegram s’est opposé à cette décision. Son argument : le token, une fois émis, « serait simplement une devise ou une marchandise », et non un titre mobilier. Rejetant de fait toutes les allégations du gendarme boursier américain, le réseau social a néanmoins accepté de différer le lancement de son projet au mois d’avril 2020.

Les investisseurs de TON ont accepté le retard, refusant une offre de remboursement partiel.

La suite a donné raison au régulateur. Le 24 mars 2020, le juge P. Kevin Castel a accordé à la SEC une injonction préliminaire bloquant la distribution des Gram. En juin 2020, un règlement homologué par le tribunal a contraint Telegram à restituer plus de 1,2 milliard de dollars aux investisseurs et à payer une amende civile de 18,5 millions de dollars, avec obligation d’informer la SEC pendant trois ans avant toute nouvelle émission. Le Gram de 2018 n’a jamais été distribué.

Un lancement différé mais un projet qui reste actif

Jetons fictifs Gram sur interface de portefeuille blockchain TON

Des jetons fictifs Gram pour s’exercer et conjurer les décisions de la SEC

La comparution de Telegram devant le tribunal de New York, prévue fin février 2020, n’a pas empêché la messagerie de s’activer. Elle a notamment publié une version test de son Gram-wallet, où l’on peut se familiariser avec le protocole grâce à des Grams fictifs créés par un bot.

Le projet a pourtant survécu à son promoteur. Le 12 mai 2020, Pavel Durov a annoncé l’abandon de TON par Telegram, dénonçant la prétention d’un tribunal américain à légiférer pour le monde entier. Des développeurs indépendants ont repris le code source pour lancer leur propre réseau, devenu The Open Network, sans lien juridique avec la messagerie. Sa cryptomonnaie, le toncoin, a été adoptée par Telegram à partir de 2023, avant que TON ne devienne la blockchain exclusive des mini-applications de la messagerie. Ironie de l’histoire, un vote communautaire l’a rebaptisée Gram le 15 juin 2026 : elle valait environ 1,3 dollar en août 2026, pour une capitalisation d’environ 3,6 milliards, loin de son record de 8,25 dollars de juin 2024.

Dans le même temps, on observe un changement notable dans la stratégie de la messagerie chiffrée. Prônant au départ la cryptographie pour contrarier la surveillance des communications, elle a offert à ses usagers des échanges confidentiels. Mais accusée de servir les intérêts de Daech, elle a décidé de réviser sa politique du secret, en rupture avec les paroles de son co-fondateur en 2015.

« Je pense que le droit à la vie privée est plus important que notre peur de voir de mauvaises choses se produire, comme le terrorisme ».

Telegram assouplit ses règles en matière de collaboration avec les autorités

Illustration de Telegram et sécurité des données utilisateurs

Telegram serait accusé de favoriser la propagande djihadiste

Le réseau social a progressivement infléchi son penchant pour le respect à tout prix de l’identité de ses usagers. Il a d’abord consenti à livrer des données (IP, n° de téléphone) dans le cadre d’enquêtes liées au terrorisme. Sa bonne volonté s’arrêtant aux frontières de la Russie, pays d’origine des frères Durov à qui les lie un vieux contentieux.

« Nous ne considérons aucune demande des autorités russes. Notre politique de confidentialité ne s’applique pas à la situation en Russie. Nous continuons à résister. »

En revanche, soucieux de concorde avec l’Union européenne, Pavel Durov a affirmé en août 2019 vouloir se conformer à la loi sur la protection des données personnelles. Enfin, un communiqué du 26 novembre 2019 porte le coup de grâce au verrouillage de la messagerie : il y assume une coordination avec les forces de police pour traquer les activistes djihadistes.

Cette stratégie de transparence n’a pas suffi. Le 24 août 2024, Pavel Durov a été interpellé à son arrivée en France, puis mis en examen dans une enquête visant la complicité de la plateforme dans des activités criminelles. Son contrôle judiciaire a été levé en novembre 2025 ; l’information judiciaire, elle, reste ouverte.

Délocalisation : Telegram prendrait ses quartiers en Suisse

Paysage montagneux de la Crypto Valley suisse

Le charme bucolique de la crypto-valley suisse

Tentant de mettre le maximum d’atouts de leur côté, les frères Durov envisageraient de se délocaliser sous des cieux plus cléments. La Suisse et son hospitalité aux projets crypto aurait leur faveur, après le précédent de Facebook, qui y a implanté sa fondation Libra. Aucune déclaration officielle ne le confirme, mais le journal alémanique HandelsZeitung donne des indices en ce sens.

Basée à Dubaï, la société aurait visité des locaux dans la crypto vallée de Zoug et discuté permis de travail avec les services cantonaux, voire entamé des échanges avec le régulateur financier suisse (la FINMA). Ce déménagement n’a jamais eu lieu : Telegram est restée domiciliée à Dubaï.

On ne sait si la conviction de Changpeng Zhao, patron de Binance, pour qui des projets tels que Libra et TON ne pourront pas être arrêtés par la réglementation, est prophétique. Les audiences de New York des 18 et 19 février 2020 diront si la panoplie déployée par les frères Durov était assez complète….

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