Lancé en pilote dès 2020, le yuan numérique chinois (e-CNY) a franchi le cap de 1 000 milliards de dollars de transactions cumulées et 260 millions d’utilisateurs enregistrés selon la Banque populaire de Chine. Pourtant, avec une pénétration d’à peine 5 % dans le commerce de détail à Pékin d’après Bloomberg (2024), l’ambition initiale de la PBoC se heurte à une adoption qui stagne. Ce projet, accéléré en 2019 par l’annonce du Libra de Facebook, répond à des objectifs qui vont bien au-delà du paiement domestique, et qui interrogent directement le rôle du dollar dans les échanges internationaux.
Au programme
- L’e-CNY cumule plus de 1 000 milliards de dollars de transactions depuis 2020, mais plafonne à 5 % de pénétration retail à Pékin (Bloomberg, 2024).
- La PBoC construit une alternative à SWIFT via le projet mBridge, associant la Chine, Hong Kong, la Thaïlande et les Émirats arabes unis.
- Le yuan numérique repose sur une logique de surveillance fiscale et de réduction de la dépendance à Alipay et WeChat Pay.
Pourquoi la Chine travaille-t-elle sur l’e-CNY depuis 2014 ?
La PBoC a lancé ses premières recherches sur une monnaie numérique de banque centrale dès 2014, bien avant l’annonce du Libra de Facebook en juin 2019. L’objectif initial était de reprendre le contrôle sur un marché des paiements mobiles où Alipay et WeChat Pay concentraient 75 % des transactions. Cette dépendance à 2 acteurs privés représentait un risque systémique que la banque centrale entendait corriger.
L’annonce du Libra a toutefois brutalement accéléré le calendrier. Wang Xin, directeur du bureau de recherche de la PBoC, déclara publiquement que le projet de Facebook risquait d’entraîner des conséquences économiques, financières et politiques sur la Chine. Pour Pékin, une monnaie numérique émise par une entreprise américaine et adossée au dollar constituait une menace directe à la souveraineté monétaire. Li Zhenhua, directeur exécutif de l’Anti Financial Research Institute affilié à Alibaba, avait résumé la position officielle en avertissant qu’un tel instrument « mettrait en cause la souveraineté monétaire des banques centrales ». Wang Xin avait conclu avec une formule restée éclairante : « Nous avons commencé tôt sur le sujet. Mais il nous reste beaucoup de travail afin de consolider notre avance. »
Comment fonctionne l’architecture technique de l’e-CNY ?
L’e-CNY repose sur une architecture à 2 niveaux : la PBoC émet la monnaie, les grandes banques commerciales d’État la distribuent aux particuliers et aux commerçants. Ce modèle dit “2-tier” préserve le rôle des établissements bancaires tout en maintenant la banque centrale en position de contrôle absolu sur les flux.
Contrairement à ce que le terme “crypto” laissait entendre en 2019, l’e-CNY n’utilise pas une blockchain publique. La technologie sous-jacente est une infrastructure distribuée propriétaire, programmable via des smart contracts limités. Cette transparence par conception est l’une des caractéristiques qui distingue l’e-CNY du bitcoin ou de l’Ether, et qui alimente les critiques sur la surveillance financière de masse.
L’e-CNY White Paper publié par la PBoC en 2021 décrit explicitement cette traçabilité comme un outil de lutte contre le blanchiment d’argent et l’évasion fiscale. Pour les défenseurs de la vie privée, c’est précisément l’argument inverse du bitcoin, que ses partisans présentent comme une monnaie résistante à la censure. La distinction entre “monnaie numérique d’État” et “cryptomonnaie décentralisée” n’a jamais été aussi tranchée.
L’e-CNY menace-t-il réellement la domination du dollar ?
Contourner le système SWIFT constitue probablement l’enjeu géopolitique le plus structurant du projet e-CNY. Le projet mBridge, développé sous l’égide de la Banque des règlements internationaux avec la Chine, Hong Kong, la Thaïlande et les Émirats arabes unis, vise à permettre des règlements transfrontaliers en monnaies numériques de banque centrale sans transiter par le dollar.
Pour la Chine, ce projet s’inscrit dans la continuité directe de la guerre commerciale avec les États-Unis. En 2019 déjà, Wang Xin soulignait qu’il serait difficile d’imaginer qu’une monnaie numérique adossée au dollar soit « aussi puissante qu’une monnaie souveraine », ajoutant sobrement : « il n’y a qu’un seul patron, à savoir le dollar américain ». La réponse structurelle de Pékin consiste précisément à proposer une infrastructure de paiement qui court-circuite cette hégémonie.
Selon l’Atlantic Council CBDC Tracker, 134 pays explorent désormais une monnaie numérique de banque centrale en 2026. L’e-CNY s’inscrit dans une compétition accélérée entre États : l’euro numérique de la BCE est attendu pour 2027, le Brésil teste son DREX depuis 2024, l’Inde déploie sa Digital Rupee. Sur ces marchés, le projet mBridge positionne la Chine comme précurseur des règlements bilatéraux sans dollar.
Lecture CryptoActu L’e-CNY révèle un paradoxe structurel : la Chine a interdit le trading de cryptomonnaies en septembre 2021 et le minage en juin 2021, tout en déployant l’infrastructure de monnaie numérique la plus avancée parmi les grandes puissances mondiales. Pékin ne cherche pas à décentraliser la finance, mais à numériser le contrôle monétaire. À l’heure où les stablecoins américains en dollars progressent eux aussi à l’international, la compétition se joue sur le terrain des infrastructures, pas sur celui de la décentralisation.
Pourquoi l’adoption de l’e-CNY stagne-t-elle depuis 2024 ?
Malgré 26 villes pilotes, une vitrine aux Jeux olympiques de Pékin 2022 et aux Asian Games de Hangzhou 2023, l’e-CNY peine à s’imposer face à Alipay et WeChat Pay dans la vie quotidienne. Bloomberg (2024) rapporte que la pénétration dans le commerce de détail à Pékin ne dépasse pas 5 %, loin des objectifs initiaux. L’e-CNY reste facultatif et coexiste avec les systèmes de paiement existants sans s’y substituer.
Plusieurs facteurs expliquent cette résistance. Alipay et WeChat Pay offrent une expérience utilisateur rodée depuis une décennie, avec des réseaux de commerçants bien établis. Ces derniers ne perçoivent pas d’avantage immédiat à adopter un nouveau terminal. La programmabilité de l’e-CNY, qui permet théoriquement des subventions gouvernementales ciblées ou des dates d’expiration sur les fonds distribués, n’a pas encore été déployée à grande échelle.
Pour stimuler l’adoption, Pékin a opté pour des incitations directes : distributions gratuites d’e-CNY via des loteries dans plusieurs villes pilotes. Cette stratégie illustre la difficulté à convertir une infrastructure techniquement aboutie en comportement d’adoption spontané, un défi que rencontrent également la Nigeria eNaira et d’autres CBDC de première génération.
Quel est le rôle de Hong Kong dans la stratégie crypto de Pékin ?
Hong Kong constitue une exception délibérée dans la politique numérique de Pékin. Depuis 2024, la ville a accordé des licences CASP (prestataires de services sur actifs numériques) à des exchanges comme OSL et HashKey, et a approuvé les premiers ETF spot Bitcoin et Ether en Asie. Cette ouverture contraste avec l’interdiction totale de trading de cryptomonnaies en vigueur sur le continent depuis septembre 2021.
Cette dualité n’est pas accidentelle. Hong Kong sert de laboratoire réglementaire contrôlé, permettant à Pékin d’observer les flux institutionnels sur les cryptomonnaies sans exposer le marché continental. Les décisions de la Securities and Futures Commission de Hong Kong sont suivies de près par les institutionnels asiatiques qui cherchent une exposition à l’écosystème crypto dans un cadre légal.
Par ailleurs, malgré l’interdiction du minage depuis juin 2021, des données on-chain estimaient à environ 12 % la part de la Chine dans le hashrate global de Bitcoin en 2024. L’activité minière persiste de façon souterraine, signe que ni l’interdiction ni l’e-CNY n’ont éliminé l’attrait pour les cryptomonnaies décentralisées sur le territoire continental.
Questions fréquentes
Qu’est-ce que l’e-CNY et en quoi est-il différent du bitcoin ?
L’e-CNY est une monnaie numérique émise directement par la Banque populaire de Chine. Contrairement au bitcoin, il est centralisé, toutes les transactions sont traçables par la PBoC, et son émission n’est pas limitée algorithmiquement. Il représente l’opposé philosophique et technique des cryptomonnaies décentralisées, conçues précisément pour résister à tout contrôle d’État.
Combien de personnes utilisent le yuan numérique en 2026 ?
La PBoC revendique 260 millions d’utilisateurs enregistrés et plus de 1 000 milliards de dollars de transactions cumulées depuis 2020. Toutefois, l’usage actif reste limité : la pénétration dans le commerce de détail à Pékin ne dépasse pas 5 % selon Bloomberg (2024), et Alipay et WeChat Pay conservent leur position dominante dans les paiements mobiles du quotidien.
La Chine peut-elle vraiment contourner le dollar grâce à l’e-CNY ?
Le projet mBridge, associant la Chine, Hong Kong, la Thaïlande et les Émirats, vise des règlements transfrontaliers sans passer par SWIFT. À court terme, l’impact sur la domination du dollar reste limité. L’e-CNY représente un outil de dédollarisation progressive, pas une alternative systémique immédiate. L’avancée de l’euro numérique et d’autres CBDC concurrents rend ce scénario encore plus incertain.
Peut-on acheter des cryptomonnaies en Chine continentale ?
Non. La Chine a interdit le trading de cryptomonnaies en septembre 2021 et le minage en juin 2021. Hong Kong constitue une exception réglementée : des licences d’exchange y sont accordées depuis 2024 et les ETF spot Bitcoin et Ether y sont approuvés, mais ces dispositifs ne s’appliquent pas aux résidents du continent.
À retenir
L’e-CNY est passé de projet anticipé en 2019 à infrastructure opérationnelle en 2026, avec des volumes de transactions impressionnants mais une adoption qui stagne à 5 % dans le retail pékinois. Il faut surveiller l’évolution du projet mBridge et la posture réglementaire de Hong Kong, qui dessineront les contours de la stratégie numérique chinoise face au dollar et aux cryptomonnaies décentralisées.
Sources
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