Euroclear, l’une des plus grandes infrastructures de règlement-livraison au monde, travaille sur un projet de tokenisation portant sur 300 milliards d’euros d’actifs financiers, en collaboration directe avec la Banque de France. Jørgen Ouaknine, responsable de l’innovation chez Euroclear, a détaillé les contours de cette initiative qui vise à transformer la mécanique de settlement des marchés de capitaux européens.
Pourquoi Euroclear mise sur la tokenisation à grande échelle ?
Le système de règlement-livraison actuel repose sur des cycles de deux jours ouvrés (T+2), hérités d’une infrastructure construite dans les années 1970. Euroclear traite chaque année plusieurs centaines de billions d’euros de transactions sur titres, et ce délai génère des risques de contrepartie et des besoins en collatéral considérables.
La tokenisation des actifs permet de viser le règlement instantané ou en T+0, en inscrivant les titres sur une infrastructure de registre distribué. Appliqué à un volume de 300 Md€, le gain opérationnel serait significatif : réduction des appels de marge, libération de collatéral immobilisé, et suppression de plusieurs couches d’intermédiaires de réconciliation.
Ce projet s’inscrit dans une dynamique plus large. La Banque de France expérimente depuis 2020 la monnaie numérique de banque centrale de gros, et a déjà conduit plusieurs tests réussis sur des règlements inter-banques. Le partenariat avec Euroclear représente une étape vers une infrastructure financière entièrement numérique à l’échelle européenne.
Comment fonctionne concrètement le mécanisme envisagé ?
L’approche décrite par Ouaknine repose sur l’intégration d’une infrastructure de tokenisation dans les systèmes existants d’Euroclear, sans rupture brutale avec les processus actuels. Les titres tokenisés coexisteraient avec les titres traditionnels dans un premier temps, les deux registres étant synchronisés.
La Banque de France joue un rôle central : elle fournirait la monnaie numérique de banque centrale nécessaire au règlement en cash du côté tokenisé. Ce mécanisme, déjà testé dans le cadre des expérimentations franco-suisses sur les transactions transfrontalières, permettrait de garantir la finalité du règlement sans dépendre d’un stablecoin privé ou d’un intermédiaire supplémentaire.
L’infrastructure technique envisagée serait compatible avec les standards émergents du secteur, notamment ceux développés dans le cadre du projet d’intégration de l’infrastructure numérique en Europe. La portabilité des actifs tokenisés entre plateformes reste l’un des défis techniques à résoudre.
Quel est le calendrier et quels obstacles restent à lever ?
Aucune date de déploiement opérationnel n’a été communiquée à ce stade. Le projet en est à la phase de discussion et de conception avec les régulateurs. Plusieurs obstacles structurels demeurent.
Le premier est réglementaire. Le cadre européen pour les infrastructures de marché sur DLT (régime pilote DLT, entré en vigueur en mars 2023) prévoit des dérogations temporaires pour expérimenter, mais il plafonne les volumes à 6 Md€ par type d’instrument. Un projet à 300 Md€ nécessite une révision de ce cadre ou une voie réglementaire distincte.
Le second obstacle est technique : l’interopérabilité entre les systèmes existants comme TARGET2-Securities et les nouvelles infrastructures tokenisées. La Banque de France a progressé sur ce point lors de ses phases exploratoires de MNBC de gros, mais le passage à l’échelle industrielle reste inédit.
D’autres acteurs européens avancent en parallèle. BBVA a récemment franchi un cap dans la tokenisation d’actifs réels avec Hamilton Lane, tandis que l’Italie pousse à une tokenisation du réseau SEPA à l’échelle de l’Union. Euroclear, en s’associant à la Banque de France, positionne la France comme pivot de cette transformation.
Notre regard Un projet à 300 Md€ impliquant Euroclear et la Banque de France, c’est le signal le plus fort envoyé depuis le début des expérimentations MNBC en Europe : la tokenisation des marchés de capitaux ne relève plus de la preuve de concept. Le vrai test sera réglementaire, pas technique. Si le régime pilote DLT ne s’adapte pas en conséquence, l’initiative risque de rester cantonnée aux marges du système.
À retenir
Euroclear et la Banque de France explorent ensemble la tokenisation de 300 Md€ d’actifs financiers pour moderniser le settlement européen. Le projet est ambitieux, mais bute sur les plafonds du régime pilote DLT et sur l’interopérabilité des infrastructures existantes. L’évolution du cadre réglementaire européen déterminera le rythme réel de déploiement.
Sources
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