Lors de la conférence de la BCE intitulée « La monnaie en transition : numérisation et innovation dans les paiements », Christine Lagarde a posé le diagnostic sans détour : 60 % des paiements par carte en zone euro transitent par des réseaux que l’Europe ne contrôle pas. L’euro numérique, tel qu’elle le défend, n’est pas qu’une modernisation monétaire. C’est une réponse à une dépendance structurelle qui s’est installée depuis des décennies.
Au programme
- 60 % des paiements par carte en Europe passent par des systèmes non européens, selon Christine Lagarde à la conférence de la BCE
- 13 des 21 pays de la zone euro ne disposent d’aucun système de carte national propre
- L’euro numérique est présenté comme le levier pour bâtir un réseau paneuropéen souverain
Pourquoi l’Europe a perdu le contrôle de ses paiements par carte ?
Le constat chiffré est saisissant. Sur les 21 pays qui composent la zone euro, 13 n’ont aucun système de carte national. Ce vide a été comblé, au fil des années, par Visa et Mastercard, deux acteurs américains qui dominent l’infrastructure des paiements du quotidien. La tentative européenne la plus aboutie, le projet PEPITA lancé en 2020 par une coalition de banques françaises et allemandes, n’a jamais dépassé le stade des annonces.
Résultat : chaque fois qu’un consommateur européen glisse sa carte dans un terminal, la transaction passe, dans la majorité des cas, par un réseau dont les serveurs, les règles et les tarifs obéissent à des intérêts étrangers. Cette réalité opérationnelle n’est pas nouvelle, mais Lagarde l’a nommée publiquement et frontalement lors de cette conférence, ce qui constitue un signal fort sur la direction prise par la BCE.
Comment l’euro numérique entend régler ce problème ?
L’idée centrale défendue par la présidente de la BCE est d’utiliser l’euro numérique comme couche commune sur laquelle les banques et prestataires européens pourraient bâtir leurs propres solutions de paiement. Plutôt que de simplement reproduire une carte virtuelle, le projet vise à créer un standard d’infrastructure paneuropéen.
« L’euro numérique fait plus que préserver ce que nous avons. C’est aussi l’occasion de mettre fin à une dépendance avec laquelle nous vivons depuis trop longtemps. » : Christine Lagarde, BCE, juin 2026
Ce positionnement rejoint les travaux menés depuis plusieurs années par la Banque de France, qui a conduit une série de tests sur la monnaie numérique de banque centrale, y compris des expérimentations sur les règlements interbancaires. La BCE et ses homologues nationaux avancent en parallèle, avec un agenda qui s’est accéléré depuis 2022.
Quels obstacles restent à surmonter avant le lancement ?
L’euro numérique n’est pas imminent. La BCE est encore en phase d’étude approfondie, et le calendrier législatif européen conditionne toute décision finale. Le règlement cadre proposé par la Commission européenne fait toujours l’objet de discussions au Parlement et au Conseil.
Plusieurs points cristallisent les débats. La Banque de France elle-même avait posé la question d’un encadrement strict de la DeFi comme condition préalable à une cohabitation saine entre monnaie publique numérique et finance décentralisée. La question de la vie privée des utilisateurs est également centrale : une CBDC trop traçable risque de se heurter à une résistance politique et citoyenne en Allemagne et aux Pays-Bas notamment.
La BCE doit aussi convaincre les banques commerciales, inquiètes d’une désintermédiation partielle. Les modalités de distribution, via les banques ou directement aux citoyens, ne sont pas encore arrêtées. Ces arbitrages conditionnent l’architecture finale du système.
La comparaison avec d’autres expériences est instructive. La Société Générale avait testé l’euro numérique sur Tezos, tandis qu’une banque allemande avait émis un stablecoin euro sur Stellar. Ces initiatives privées illustrent l’appétit du secteur, mais aussi son impatience face à l’absence d’un cadre public stabilisé. La BCE devra éviter que le marché ne s’organise définitivement sans elle, comme cela a commencé à se produire du côté du dollar numérique.
Notre lecture Le discours de Lagarde marque un glissement de registre : l’euro numérique n’est plus présenté comme un projet technique, mais comme un enjeu de souveraineté économique. Invoquer les 60 % de transactions étrangères revient à positionner la CBDC européenne sur le même terrain que les débats sur la dépendance aux semi-conducteurs ou aux énergies fossiles. La rhétorique est efficace. Reste à voir si l’exécution suivra.
À retenir
L’euro numérique se dessine comme un projet de reconquête d’infrastructure autant que de modernisation monétaire. Avec 13 pays sans système de carte national et 60 % du volume capté par des réseaux étrangers, la BCE dispose d’un argument de poids. La prochaine étape décisive sera le vote du règlement européen au Parlement, attendu d’ici fin 2026.
-
HACKS & SÉCURITÉPamStealer vole mots de passe, keychains et wallets crypto
-
HACKS & SÉCURITÉStep Finance : un hack de 21,4 M$ blanchis via Tornado Cash