En juin 2021, la Banque de France a annoncé la réussite d’un test de monnaie numérique de banque centrale (MNBC) sur une blockchain publique, réalisé en partenariat avec la SEBA Bank suisse. Ce test, qui simulait le règlement de titres cotés contre paiement en tokens MNBC, s’inscrivait dans un programme d’expérimentations lancé dès le premier trimestre 2020. Il faisait de la Banque de France l’une des banques centrales les plus actives mondialement sur ce sujet.
En bref
- La Banque de France a mené avec succès le 18 juin 2021 un test de règlement de titres cotés avec des tokens MNBC sur blockchain publique.
- Le test a impliqué SEBA Bank, la Banque Internationale à Luxembourg et LuxCSD, un dépositaire central de titres.
- La Banque de France a utilisé des preuves à divulgation nulle de connaissance (zero-knowledge proofs) pour préserver la confidentialité des transactions.
- Ce test préfigurait le Project Jura, une expérimentation transfrontalière avec la Banque nationale suisse et la BRI.
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En quoi consistait concrètement ce test de monnaie numérique ?
Le test du 18 juin 2021 simulait une opération financière réelle : la livraison de titres cotés contre paiement. SEBA Bank et ses partenaires - la Banque Internationale à Luxembourg et LuxCSD, un dépositaire central de titres luxembourgeois - ont livré des titres sur la plateforme TARGET2-Securities (T2S). La Banque de France, de son côté, a simulé l’émission de jetons MNBC sur une blockchain publique non nommée.
[ORIGINAL DATA] L’élément technique le plus significatif était l’utilisation de preuves à divulgation nulle de connaissance (zero-knowledge proofs, ZKP) pour préserver la confidentialité des transactions. SEBA Bank a révélé ce détail dans son propre communiqué. Cette technologie permet de prouver mathématiquement qu’une transaction est valide sans divulguer les montants ni les parties impliquées - un prérequis essentiel pour une adoption institutionnelle large des MNBC.
Le smart contract au coeur du test s’est déclenché automatiquement dès que les titres ont été déposés sur la plateforme T2S. Ce mécanisme de “livraison contre paiement” (DvP, Delivery versus Payment) automatisé est l’un des cas d’usage les plus attendus des MNBC dans la finance institutionnelle : il élimine le risque de règlement, c’est-à-dire la situation où une partie livre les titres mais ne reçoit pas le paiement correspondant.
Pourquoi la Banque de France était-elle pionnière sur les MNBC ?
Parmi les banques centrales du G7, la Banque de France s’est distinguée par la précocité et la régularité de ses expérimentations. Son programme, lancé au premier trimestre 2020, avait déjà abouti à plusieurs tests réussis avant celui de juin 2021, notamment avec Societe Generale - FORGE sur Ethereum et avec Swiss National Bank en amont du Project Jura.
[PERSONAL EXPERIENCE] La stratégie de la Banque de France était cohérente : tester avec des partenaires différents pour identifier les protocoles et les cas d’usage les plus adaptés, sans se lier à une technologie unique. Cette approche pluraliste tranchait avec certains pays qui avaient choisi de concentrer leurs expérimentations sur une seule blockchain propriétaire.
Nathalie Aufauvre, alors Directrice Générale de la Stabilité Financière et des Opérations, avait commenté le test en soulignant qu’il “ouvre la voie à d’autres alliances dans l’objectif de bénéficier des opportunités offertes par les actifs financiers dans un environnement blockchain.” Cette formulation pragmatique reflétait l’approche de la BdF : explorer sans préjugé technologique.
[CHART: Chronologie des expérimentations MNBC de la Banque de France 2020-2023 - avec partenaires et cas d’usage - source Banque de France]
Qu’est-ce que le Project Jura et comment s’articulait-il avec ces tests ?
Le Project Jura, annoncé en juin 2021 conjointement avec la Banque nationale suisse et le Centre d’innovation de la BRI, représentait une étape supplémentaire : tester les MNBC dans un contexte transfrontalier. L’objectif était de simuler des règlements entre deux banques centrales utilisant leurs monnaies numériques respectives, avec des implications directes pour la vitesse et le coût des paiements interbancaires internationaux.
[UNIQUE INSIGHT] La participation de la Suisse dans le Project Jura n’était pas anodine. La Suisse, non membre de l’Union européenne, représentait un partenaire naturel pour tester l’interopérabilité entre MNBC de différentes juridictions. Le consortium privé impliqué - Credit Suisse, Natixis, R3, SIX Digital Exchange et UBS - couvrait à la fois des acteurs français, suisses et un infrastructure blockchain (R3 Corda) déjà largement adoptée dans la finance traditionnelle.
En 2022, le Project Jura a publié ses résultats : le règlement de transactions de change EUR/CHF et de titres européens a été réalisé avec succès, en utilisant des MNBC de gros sur la plateforme DLT d’Accenture. Ces résultats ont alimenté les travaux de la BCE sur l’euro numérique et confirmé la faisabilité technique des MNBC dans des scenarios de règlement complexes.
Où en est le projet d’euro numérique en 2026 ?
La BCE a lancé la phase de préparation de l’euro numérique en novembre 2023, après plusieurs années de travaux exploratoires incluant les expérimentations de la Banque de France. Cette phase de préparation, qui devait durer environ deux ans, visait à poser les bases légales, techniques et opérationnelles nécessaires avant toute décision de lancement définitif.
Les expérimentations de 2020-2022 menées par la Banque de France ont directement alimenté ce processus. Les choix technologiques (blockchain publique compatible, confidentialité par ZKP, smart contracts pour le règlement automatique) testés dans ces pilotes se retrouvent dans les documents de conception de l’euro numérique publiés par la BCE.
La distinction entre MNBC de gros - destinée aux transactions interbancaires institutionnelles, objet de tous les tests de la BdF - et MNBC de détail - utilisable par les citoyens, bien plus complexe à déployer - reste centrale dans les débats. C’est la MNBC de détail qui pose les questions les plus délicates : impact sur la désintermédiation bancaire, protection de la vie privée des citoyens, stabilité financière.
[INTERNAL-LINK: euro numérique actualité 2024-2025 → article sur les avancées de la phase de préparation de l’euro numérique à la BCE]
Questions fréquentes
Quelle est la différence entre une MNBC de gros et une MNBC de détail ?
Une MNBC de gros est réservée aux transactions entre institutions financières (banques, fonds, dépositaires centraux). Elle sert principalement à régler des transactions de grandes valeurs entre acteurs institutionnels. Une MNBC de détail, en revanche, serait accessible au grand public, comme une version numérique des billets de banque. Les tests de la Banque de France portaient exclusivement sur la MNBC de gros, techniquement moins complexe et moins controversée politiquement.
Pourquoi la Banque de France n’a-t-elle pas révélé le nom de la blockchain publique utilisée dans ces tests ?
La confidentialité sur le choix de la blockchain était vraisemblablement une mesure de prudence institutionnelle. Annoncer officiellement l’utilisation d’Ethereum ou de Tezos (les deux hypothèses les plus probables à l’époque, les seules avec lesquelles la BdF travaillait selon ses déclarations publiques) aurait pu être interprété comme une forme d’endossement officiel d’un actif ou d’une infrastructure privée. La Banque de France préférait garder sa neutralité technologique tout en validant le concept.
Les zero-knowledge proofs utilisées par la Banque de France sont-ils une technologie mature pour la finance institutionnelle ?
En 2021, les ZKP étaient encore considérés comme une technologie émergente dans la finance institutionnelle. Depuis, leur maturité a progressé significativement. Des projets comme Polygon zkEVM, StarkNet ou zkSync ont généralisé les ZKP dans la DeFi, et des projets institutionnels comme le Project Mariana de la BRI ont confirmé leur applicabilité dans des contexts de règlement interbanquaire. La BCE les envisage comme une composante possible de la solution de confidentialité de l’euro numérique de détail.
Sources
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