Le jeudi « noir » qu’a connu le marché des cryptomonnaies en mai 2021 a entraîné un sentiment de peur, poisseux comme un tweet d’Elon Musk. Si l’horizon s’était brutalement assombri, il existait pourtant des raisons de ne pas désespérer des institutionnels, avec l’entrée en lice de nouveaux acteurs comme le fonds d’investissement du milliardaire Steve Cohen ou la banque américaine Cowen. Michael Saylor, l’imperturbable patron de MicroStrategy, continuait quant à lui de lier le geste à la parole avec un nouvel achat de Bitcoin.

Au programme

Un jeudi de l’ascension qui porte mal son nom

Il y a des jours avec et des jours sans. Depuis la saillie twitteuse d’Elon Musk annonçant renoncer à Bitcoin comme moyen de paiement pour ses véhicules électriques, sous prétexte d’une dépense énergétique faramineuse, le marché des cryptomonnaies a vu rouge.

Le jeudi de l’Ascension 2021 aura plutôt été celui de la descente, du point de vue des crypto-investisseurs. Certains perdaient la foi et vendaient à tout-va, d’autres essuyaient quelques sueurs froides face à une énième « muskerie ».

Au moment de la rédaction, le marché semblait vouloir reprendre la couleur de l’espoir. BTC oscillait autour de 50 000 $ et ETH autour de 4 000 $, l’essentiel étant qu’ils maintenaient leurs lignes de support.

Aussi minimes soient-ils, ces rebonds rasséréraient un peu les têtes chahutées. La conviction est fragile, et même les plus fervents pouvaient douter en voyant que la raison du plus fort (BTC, ETH) n’était pas toujours la meilleure face aux jappements d’une animalerie cryptographique en pleine extension (Dogecoin, Shiba Inu).

Un secteur crypto encore immature

On supposait le secteur en voie de maturité, l’épisode prouvait le contraire. Les dommages occasionnés par un milliardaire qui usait de son influence pour manipuler le marché à la guise de ses suiveurs étaient bien réels. Pas tant sur le prix du Bitcoin, qui se trouvait déjà dans une configuration technique délicate, que sur la perception publique.

L’antienne d’un Bitcoin pollueur revenait opportunément sur le tapis. Un préjugé à la peau dure, brandi pour charbonner une cryptomonnaie qui commençait à peser lourd, trop lourd, dans le paysage financier. Les politiques s’en servaient pour détourner le grand public d’une monnaie décentralisée sur laquelle ils n’avaient pas la main mise.

« Et si Tesla et Elon Musk n’avaient pas renoncé à accepter les paiements en bitcoin à cause de son impact écologique, mais pour négocier leur arrivée sur le marché des crédits renouvelables aux États-Unis ? »

Raphaël Bloch, journaliste, le 14 mai 2021

L’hypothèse méritait d’être posée. Pour qui voulait fouiller le sujet, mieux valait écouter ceux qui maîtrisaient réellement les enjeux énergétiques du minage.

Des institutionnels qui continuaient d’y croire

Quoi qu’il en soit, ce jeudi gris (la chute n’avait pas été aussi extravagante que le laissaient supposer les excès émotionnels des réseaux sociaux) allait laisser des traces. En premier lieu chez les régulateurs, qui y trouvaient matière à imposer un cadre drastique à un écosystème encore marqué par des poussées d’acné adolescentes.

Mais dans cet univers agité, certains gardaient le cap. Le patron de MicroStrategy, première entreprise cotée à avoir investi dans le Bitcoin, poursuivait ses achats réguliers.

À cette date, la société venait d’ajouter 271 BTC pour 15 millions de dollars, à un prix moyen d’environ 55 387 $, portant sa trésorerie à près de 92 000 bitcoins acquis pour environ 2,24 milliards de dollars. L’achat avait été réalisé juste avant le tweet de Musk, mais connaissant Michael Saylor, devenu évangéliste Bitcoin de premier plan, on pouvait parier qu’il y aurait procédé quel qu’en soit le contexte.

L’homme entendait poursuivre son DCA, cette technique d’achat régulier qui permet de lisser le prix d’entrée, contre vents et marées, considérant Bitcoin comme une réserve de valeur face à un dollar inflationniste. Une stratégie HODL assumée jusqu’au bout.

De nouveaux entrants

Si la constance de Saylor était un baume, ce qui pouvait vraiment relancer l’optimisme, c’était l’arrivée de nouveaux investisseurs institutionnels. Et elle ne semblait pas tarder.

Plusieurs sources évoquaient alors l’arrivée prochaine du fonds spéculatif du milliardaire américain Steve Cohen. Point72, telle est son appellation, ne venait pas pour la figuration : selon des proches du dossier, le fonds s’apprêtait à « devenir grand dans la crypto ».

Autre signal : l’entrée d’une banque dédiée. La séculaire Cowen Inc venait de signer un partenariat avec Standard Custody and Trust Company pour proposer un service de garde institutionnelle d’actifs numériques. Depuis le début de l’année, le nombre de banques américaines se tournant vers les cryptos s’accroissait, après que BNY Mellon, la plus ancienne d’entre elles, eut donné le « la ».

Quand un secteur réputé frileux s’oriente ainsi, c’est qu’il est convaincu de la pérennité de cette nouvelle classe d’actifs, au-delà du simple statut d’altcoin spéculatif.

Un sentiment de marché très volatil

Il ne s’agissait pas de se laisser emporter par les vagues d’un marché s’accélérant ou s’affaiblissant au rythme d’un tweet, corrigé quelques heures plus tard par son auteur. Elon Musk précisait d’ailleurs croire fortement dans la crypto, à condition qu’elle n’entraîne pas une hausse massive du recours aux énergies fossiles.

Plus facile à dire qu’à faire. Selon l’indice Crypto Fear & Greed, censé mesurer le sentiment du marché, les investisseurs n’avaient jamais été aussi nerveux depuis le crash Covid de mars 2020. La peur s’était emparée de l’espace crypto.

Graphique de l'indice Crypto Fear & Greed montrant la nervosité des investisseurs

Comme l’observaient ironiquement certains acteurs du marché, si Bitcoin et les altcoins avaient résisté à une pandémie, ils pouvaient sans nul doute survivre à un tweet.

Depuis 2021 : ce que les institutionnels ont changé

Cinq ans plus tard, le pari institutionnel décrit dans cet article s’est largement confirmé. MicroStrategy, rebaptisée Strategy, ne détenait plus 92 000 mais plus de 840 000 bitcoins en mai 2026, acquis pour environ 62 milliards de dollars à un prix moyen proche de 75 500 $. Michael Saylor vise désormais entre 5 % et 7 % de l’offre totale de Bitcoin.

Le tournant majeur est venu de l’institutionnalisation par les fonds cotés. Les premiers ETF Bitcoin au comptant ont été lancés aux États-Unis en janvier 2024. L’IBIT de BlackRock est devenu le plus important, avec plus de 800 000 BTC en réserve début 2026, captant à lui seul près de la moitié du marché des ETF spot américains.

Steve Cohen, lui, n’a pas lancé le grand fonds crypto un temps annoncé, mais son Point72 a pris des positions via les ETF Bitcoin au comptant et investi dans plusieurs infrastructures du secteur. Le mouvement institutionnel s’est donc diffusé, moins par des achats directs que par des produits régulés accessibles à la finance traditionnelle.

Bitcoin a depuis franchi un nouveau sommet historique au-dessus de 124 000 $ fin 2025, avant de corriger vers la zone des 60 000 à 70 000 $ en 2026. La volatilité, elle, n’a pas disparu : l’indice de peur et d’avidité oscille toujours au gré des cycles, et la heatmap des cryptomonnaies reste un thermomètre utile pour qui veut prendre le pouls du marché.

Pour suivre ces évolutions sans dépendre des humeurs d’un dirigeant médiatique, mieux vaut s’appuyer sur des données vérifiables. Un convertisseur crypto actualisé, une compréhension du halving qui rythme l’offre, et le recours à des plateformes régulées ou à un courtier exposé aux cryptos restent les fondamentaux d’une exposition raisonnée. La maturation du secteur, lente mais réelle, se lit aussi dans la catégorie ETF et institutionnels.

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