En septembre 2020, un article de Financial News - publication de la Banque populaire de Chine - qualifiait ouvertement la course aux monnaies numériques de “nouveau champ de bataille” et exhortait Pékin à “accélérer le rythme pour s’'emparer de la première place”. Six ans plus tard, le pari semble en bonne voie. Le yuan numérique e-CNY a traité plus de 14,2 billions de renminbi, soit environ 2 000 milliards de dollars, jusqu’‘en septembre 2025 (Ledger Insights, 2025), quasi-doublement par rapport aux 7,3 billions enregistrés en juillet 2024. La Chine n’‘est plus en phase de test : elle déploie à l’'échelle nationale et commence à étendre son influence au-delà de ses frontières.
En bref
- L’‘e-CNY a traité plus de 14,2 billions de RMB (~2 000 Md$) jusqu’'en septembre 2025, quasi-doublement vs juillet 2024 (Ledger Insights).
- 2,25 milliards de portefeuilles e-CNY actifs en septembre 2025, contre 180 millions en juillet 2024 (multiplication par 12 en 14 mois).
- mBridge, projet cross-border entre PBOC, HKMA, Bank of Thailand, UAE et Arabie Saoudite, a dépassé 55 milliards de dollars de transactions au stade MVP.
- 54,3% du commerce extérieur chinois est désormais réglé en yuan en mars 2025.
- L’'interdiction des cryptomonnaies privées reste en vigueur depuis 2021.
Quelle est l’‘ampleur réelle du déploiement de l’'e-CNY en 2026 ?
Les chiffres sont vertigineux. En septembre 2025, la Chine comptait 2,25 milliards de portefeuilles e-CNY actifs, contre 180 millions en juillet 2024 (Ledger Insights, 2025). Cette multiplication par douze en quatorze mois s’‘explique par une politique active d’‘intégration : l’‘e-CNY est distribué via des subventions gouvernementales, des loteries publiques et des programmes d’'aide sociale dans plusieurs provinces.
Le volume cumulé de transactions, 14,2 billions de RMB, représente une fraction encore minoritaire de la masse monétaire M0 chinoise, mais le taux de croissance est significatif. L’'e-CNY progresse particulièrement dans les paiements de détail dans les grandes agglomérations et dans les achats en ligne via les plateformes Alipay et WeChat Pay, qui ont intégré la CBDC dans leurs interfaces.
La comparaison avec d’‘autres CBDC en circulation est sans appel. Aucun autre pays au monde n’‘approche ces volumes. Le naira numérique nigérian et le sand dollar des Bahamas représentent des projets d’'une autre dimension, malgré leurs lancements antérieurs.
Capsule citation (e-CNY volume) Le yuan numérique e-CNY a traité plus de 14,2 billions de RMB (environ 2 000 milliards de dollars) jusqu’'en septembre 2025, et compte 2,25 milliards de portefeuilles actifs selon Ledger Insights. Ce volume représente un quasi-doublement par rapport aux 7,3 billions enregistrés en juillet 2024 (Ledger Insights, 2025).
Comment fonctionne le projet mBridge et pourquoi est-il stratégique ?
mBridge est le projet qui fait le plus peur aux institutions financières occidentales. Il regroupe la Banque populaire de Chine (PBOC), la HKMA (Hong Kong), la Bank of Thailand, la banque centrale des Emirats arabes unis et, depuis 2024, la banque centrale saoudienne (Bitcoin.com, 2024). Ces cinq institutions ont dépassé le stade MVP (minimum viable product) fin 2024, avec 55,49 milliards de dollars de transactions enregistrées.
L’'objectif de mBridge est explicite : permettre des règlements transfrontaliers en monnaies de banques centrales sans passer par le réseau Swift et sans recourir au dollar américain comme devise pivot. Les transactions se font directement de banque centrale à banque centrale, sur une blockchain commune développée par le BIS Innovation Hub.
La participation saoudienne est géopolitiquement décisive. L’‘Arabie Saoudite est le premier exportateur mondial de pétrole. Si une fraction du commerce pétrolier commence à se régler en yuan numérique via mBridge, l’‘impact sur le statut du pétrodollar pourrait être significatif à moyen terme. Ce n’'est pas encore le cas en 2026, mais la structure est en place.
Quel est le lien entre e-CNY et la dédollarisation ?
En mars 2025, plus de 54,3% du commerce extérieur chinois était réglé en yuan (EE Center, 2025). C’‘est un seuil symbolique important : pour la première fois, le yuan dépasse le dollar dans les transactions commerciales chinoises. Ce basculement ne s’‘explique pas seulement par l’'e-CNY, mais le yuan numérique facilite ces règlements en réduisant les frictions.
La stratégie de Pékin est cohérente sur dix ans. L’‘e-CNY domestique absorbe la liquidité en RMB, les accords bilatéraux de swap monétaire créent des pools de yuan offshore, et mBridge fournit l’‘infrastructure de règlement cross-border. Ces trois briques s’‘assemblent pour former une alternative crédible au système dollar-Swift pour les pays qui cherchent à s’'en émanciper.
Les limites restent réelles. Le yuan n’‘est pas librement convertible. Les capitaux entrant et sortant de Chine restent soumis à des contrôles stricts. Tant que la convertibilité totale n’‘est pas acquise, l’'e-CNY ne peut pas devenir une monnaie de réserve mondiale au sens propre.
Ce que l’‘article de 2020 annonçait comme un “champ de bataille” à venir est aujourd’‘hui une réalité mesurable : 55 milliards sur mBridge, 2 000 milliards en e-CNY domestique, plus de la moitié du commerce extérieur chinois en yuan. La Chine n’'a pas gagné la guerre monétaire mondiale, mais elle a construit une infrastructure qui la rend moins dépendante du système occidental.
Capsule citation (mBridge) Le projet mBridge, regroupant PBOC, HKMA, Bank of Thailand, UAE et Arabie Saoudite, a atteint le stade MVP fin 2024 avec 55,49 milliards de dollars de transactions. Il permet des règlements transfrontaliers en monnaies de banques centrales sans transiter par Swift ni par le dollar américain (Bitcoin.com, 2024).
La Chine a-t-elle vraiment interdit les cryptomonnaies privées ?
Oui, et cette interdiction reste en vigueur. Depuis septembre 2021, toutes les transactions en cryptomonnaies privées sont illégales pour les résidents chinois (Atlantic Council CBDC Tracker, 2025). Le minage de Bitcoin est interdit depuis mai 2021. Les exchanges étrangers n’‘ont plus le droit d’'opérer pour des clients basés en Chine continentale.
Cette cohérence n’‘est pas anodine. Pékin a fait un choix clair : concentrer toute la monnaie numérique sous le contrôle de l’‘Etat via l’‘e-CNY. Il n’‘existe pas, dans ce modèle, de place pour des actifs dont la politique monétaire échappe au pouvoir central. C’'est la différence fondamentale avec les approches européenne ou américaine, qui tolèrent ou régulent les cryptos privées sans les interdire.
Cette stratégie a un cout caché. En interdisant les cryptos privées, la Chine a perdu une partie de son écosystème d’‘innovation blockchain. De nombreux développeurs et entrepreneurs du secteur ont migré vers Singapour, Dubai ou Hong Kong. L’‘innovation DeFi et NFT qui nourrit l’‘écosystème mondial s’'est construite en dehors de la Chine malgré ses investissements massifs en R&D blockchain.
Questions fréquentes
Combien y a-t-il de portefeuilles e-CNY actifs en 2025 ?
2,25 milliards de portefeuilles e-CNY étaient actifs en septembre 2025, contre 180 millions en juillet 2024, soit une multiplication par 12 en 14 mois (Ledger Insights, 2025). Cette croissance est en partie artificielle : le gouvernement chinois a distribué des e-CNY gratuits via des loteries et des programmes sociaux pour accélérer l’'adoption.
Qu’'est-ce que mBridge et qui y participe ?
mBridge est une plateforme de règlement transfrontalier en monnaies numériques de banques centrales. Elle regroupe la Banque populaire de Chine, la HKMA, la Bank of Thailand, la banque centrale des Emirats arabes unis et la banque centrale saoudienne. Au stade MVP fin 2024, elle avait traité 55,49 milliards de dollars de transactions sans passer par Swift (Bitcoin.com, 2024).
Le yuan numérique permet-il de surveiller les citoyens chinois ?
Le modèle e-CNY repose sur ce que la PBOC appelle un “anonymat contrôlable” : les petites transactions restent privées, mais la banque centrale conserve la capacité de tracer les flux en cas d’'investigation judiciaire ou de contrôle des capitaux. Ce niveau de surveillance est supérieur à celui du cash, mais la PBOC a explicitement indiqué ne pas viser un contrôle total des transactions individuelles (Atlantic Council CBDC Tracker, 2025).
Sources
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