Le Pakistan doit concilier la fatwa du 10 juin et ses 2 milliards de dollars de projets de tokenisation d’actifs. Le président du régulateur crypto pakistanais (PVARA), Bilal bin Saqib, a plaidé samedi pour évaluer chaque actif numérique individuellement sous la loi islamique, refusant l’interdiction générale émise par Mufti Taqi Usmani qui qualifie les cryptomonnaies de « simples écritures numériques fictives » sans valeur de maal (richesse), selon The Block.
Au programme
- La fatwa du 10 juin déclare les transactions en USDT invalides sous la charia, y compris pour l’achat de biens physiques
- Le PVARA veut distinguer stablecoins, actifs tokenisés et blockchains, et non les juger en bloc
- 2 milliards de dollars d’obligations souveraines tokenisées avec Binance sont directement menacés
Pourquoi cette fatwa constitue-t-elle un obstacle pour le cadre légal pakistanais ?
La fatwa signée par Mufti Taqi Usmani, autorité de l’école deobandie, va au-delà de la spéculation. Elle déclare que l’USDT et les autres tokens ne forment pas une richesse reconnue. Résultat : régler un achat de livres ou de formation en ligne en crypto rend la transaction invalide. L’acheteur n’acquiert pas la propriété légitime du bien et doit restituer les livres physiques ou effacer les contenus numériques.
Cette portée étendue aux biens tangibles distingue cette fatwa d’une simple prohibition de la spéculation. Elle conteste la licéité même de tout échange fondé sur un stablecoin adossé au dollar. Pour les 40 millions d’utilisateurs estimés de crypto au Pakistan, c’est l’infrastructure du futur cadre juridique qui est remise en cause avant son déploiement complet.
Comment le PVARA tente-t-il de désamorcer la crise ?
À l’issue d’une rencontre avec Mufti Taqi Usmani samedi, Bilal bin Saqib n’a pas obtenu de rétractation. Il a en revanche insisté sur un point central : « [blockchains, stablecoins et actifs tokenisés] méritent une évaluation technique minutieuse parallèlement à un examen rigoureux selon la charia, plutôt que d’être vus à travers un prisme unique », a-t-il déclaré sur X.
Le régulateur trace une ligne de fracture entre des instruments radicalement différents. Un stablecoin adossé 1:1 au dollar, une obligation d’État tokenisée et un token sans actif sous-jacent ne peuvent être jugés identiquement. Ce travail de distinction est prévu par la loi pakistanaise sur les actifs virtuels, adoptée en mars 2026, qui impose à toute entreprise candidate à une licence de démontrer sa conformité sharique devant un comité d’érudits en finance islamique.
Quels projets concrets risquent d’être bloqués ?
L’impact dépasse le débat théologique. Le Pakistan a accordé des autorisations préliminaires à Binance et HTX en décembre 2025, sans leur permettre d’opérer. Le ministère des Finances a également signé un accord avec Binance pour tokeniser jusqu’à 2 milliards de dollars d’obligations souveraines, de bons du Trésor et de réserves de matières premières.
Ces projets exigent l’émission de tokens représentant des actifs réels, précisément la catégorie que Saqib cherche à soustraire à la condamnation générale de la fatwa. Le gouvernement prévoit aussi une réserve nationale de Bitcoin et a alloué 2 000 mégawatts d’électricité au minage et aux centres de données d’intelligence artificielle. La qualification religieuse de ces instruments déterminera leur sort. Cette situation rappelle les débats réglementaires observés aux États-Unis, où le CLARITY Act a mobilisé plus de 200 firmes crypto pour obtenir un cadre législatif clair.
Décryptage L’épisode met en lumière un conflit entre le droit positif, qui avance vite depuis 2025, et l’autorité des jurisconsultes islamiques. La solution ne viendra pas d’un revirement de la fatwa, mais de la capacité du comité sharique du PVARA à produire une grille d’analyse assez fine pour faire coexister un stablecoin adossé au dollar avec les principes de la finance islamique.
Questions fréquentes
Qu’est-ce qu’une fatwa et a-t-elle force de loi ?
Une fatwa est un avis juridique non contraignant émis par un érudit musulman qualifié. En droit pakistanais, elle ne s’impose pas aux tribunaux, mais elle exerce une autorité morale considérable, en particulier lorsqu’elle émane d’une institution comme Darul Uloom Karachi et d’une figure comme Mufti Taqi Usmani.
Le Pakistan a-t-il déjà légalisé les cryptomonnaies ?
Oui. Le Parlement a adopté le Virtual Assets Act en mars 2026, créant le PVARA comme régulateur fédéral permanent avec le pouvoir de délivrer des licences aux plateformes d’échange, aux dépositaires et aux émetteurs de tokens. La loi impose la conformité sharique comme condition d’obtention de licence.
Que change cette fatwa pour un utilisateur pakistanais ?
Rien en droit positif, car la fatwa n’est pas une loi. En pratique, elle crée un risque religieux perçu : un commerçant ou un utilisateur très pratiquant peut renoncer aux transactions crypto de peur qu’elles soient invalides. La position du PVARA vise à rassurer en annonçant une grille d’analyse nuancée.
À retenir
La fatwa du 10 juin place le régulateur pakistanais face à un paradoxe : il doit prouver que son cadre légal permet de filtrer les actifs compatibles avec la charia. Sans cela, l’ensemble de sa feuille de route crypto, de la tokenisation obligataire à la réserve nationale de Bitcoin, risque d’être paralysé par l’autorité religieuse. La réponse du comité sharique dans les prochaines semaines sera décisive.
Sources
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ÉCONOMIE & MACROPCE : l'inflation core stagne à 3,3 %, la Fed attendue