Depuis 2020, la Banque de France a mené 12 expérimentations d’émission de MNBC wholesale, en partenariat avec des acteurs publics et privés, français, européens et internationaux. Pour y parvenir, l’institution a dû constituer une équipe d’ingénieurs capables de coder sur des registres distribués, de manipuler des smart contracts et d’interopérer avec JP Morgan ou la Banque des règlements internationaux. Bienvenue dans la nouvelle réalité des recrutements publics : l’État français cherche, lui aussi, ses développeurs blockchain.
Au programme
- La Banque de France pilote DL3S, sa plateforme DLT maison, et a planifié 19 tests de MNBC wholesale (Banque de France, 2024)
- L’euro numérique retail vise une adoption législative en 2026, un pilote à mi-2027 et une émission initiale en 2029 (BCE, 2025)
- Le fossé salarial entre le public et le privé - jusqu’à 97 000 € en tête de grille blockchain dans le privé contre 60 500 € au plafond DGFiP - constitue le principal frein au recrutement
Pourquoi l’État a-t-il besoin d’ingénieurs blockchain ?
Les fiches de poste de la Banque de France sont explicites : certains agents sont attendus pour contribuer aux travaux de l’Eurosystème en vue de la prochaine mise en place de l’euro numérique, en participant aux groupes de travail de la Place financière de Paris dans un contexte international en lien avec la BCE, et en préparant la mise en œuvre de solutions techniques orientées blockchain et monnaie numérique.
Ce n’est pas un signal discret. La Direction de la Transformation Digitale (DIGIT), créée début 2017, est en charge d’impulser et d’animer la transformation digitale de la Banque de France. Depuis lors, ses équipes ont constitué une compétence interne rare dans la sphère publique française : des ingénieurs capables de travailler sur des registres distribués pour compte de banque centrale, pas pour un exchange privé.
Les compétences recherchées couvrent les technologies de l’écosystème blockchain, le développement informatique (Java, Spring, Python, JavaScript), ainsi que les environnements techniques de production. Les annonces exigent aussi une maîtrise de langages comme Go ou Kotlin, un intérêt pour la cryptographie, et une capacité d’apprentissage en accéléré en anglais courant. Des profils qui, sur le marché du travail, partent vite vers les fintechs ou les protocoles DeFi.
Qu’est-ce que DL3S, la blockchain maison de Bercy ?
Dans la solution expérimentale de MNBC wholesale développée en interne, la monnaie de banque centrale est émise sous forme de tokens (“Exploratory Cash Tokens”) circulant sur une plateforme DLT baptisée “DL3S”. Elle est interconnectée avec un registre de marché à partir duquel les transactions portant sur des instruments financiers tokenisés déclenchent des paiements en monnaie de banque centrale.
DL3S n’est pas un prototype abstrait : c’est une plateforme opérationnelle, ayant déjà permis des transactions réelles “en production” avec des partenaires européens de premier plan. Elle est capable de s’adapter à différents cas d’usage et d’évoluer rapidement selon les besoins du marché. Son architecture distribuée garantit à chaque acteur une souveraineté sur ses données et une intégration souple dans son système d’information.
Les cas d’usage sont concrets. Dans l’expérimentation ONYX/DL3S, en partenariat avec JP Morgan, la plateforme ONYX traite des paiements tokenisés entre clients, et DL3S prend en charge les règlements finaux en monnaie de banque centrale, coordonnés via le protocole HTLC. Conclue en 2025, Rialto est une expérimentation menée avec le BISIH Eurosystème, la Banque de France, la Banque d’Italie, Bank Negara Malaysia et l’Autorité monétaire de Singapour. La France n’est pas spectatrice : elle fournit l’infrastructure. À cela s’ajoute la dimension réglementaire couverte par le règlement MiCA, qui impose aux équipes publiques de comprendre les acteurs privés qu’elles supervisent désormais.
Quel est l’état d’avancement réel de l’euro numérique ?
Le 30 octobre 2025, la BCE a officiellement annoncé la fin de la phase de préparation qui avait débuté en novembre 2023, permettant de jeter les bases de l’émission d’un euro numérique et le passage à une phase de montée en capacité technique.
Le calendrier institutionnel est désormais établi : si le règlement est adopté en 2026 par le Parlement européen et le Conseil, un pilote pourrait être conduit dès mi-2027, en vue d’un lancement progressif à partir de 2029. La décision finale d’émettre l’euro numérique reste suspendue à l’adoption du cadre législatif.
Le chantier est colossal. La BCE évoque un coût de développement de 1,3 milliard d’euros d’ici 2029, quand certaines études comme PricewaterhouseCoopers avancent un impact bien supérieur pour les établissements bancaires, de l’ordre de 18 milliards d’euros. Pour la Banque de France, qui entend fournir sa propre brique technologique via DL3S, l’urgence de constituer une équipe compétente est réelle. À titre de contexte, les enjeux de confidentialité des données des paiements sont aussi au cœur des débats au niveau européen avec le règlement général sur les données, un sujet documenté dans nos enquêtes sur le lobbying crypto à l’Assemblée nationale.
Comment l’État tente-t-il d’attirer des talents du privé ?
C’est le nœud du problème. Le salaire moyen pour un développeur blockchain en France est de 48 979 € par an, mais les professionnels les mieux payés ont indiqué gagner jusqu’à 97 139 € (90e percentile). L’échelle salariale se situe généralement entre 43 818 € (25e percentile) et 64 139 € (75e percentile) par an.
Face à ces fourchettes, les grilles publiques peinent à suivre. Le salaire moyen pour un développeur à la DGFiP est estimé à 43 900 € par an, avec un plafond autour de 60 500 € au 90e percentile. L’échelle se situe entre 37 000 € et 53 000 € pour l’essentiel des postes.
La CFDT Finances Publiques documente ouvertement cette tension. De nombreuses applications de la DGFiP nécessitent une refonte importante sur une longue durée, mais la DGFiP ne peut pas attirer des fonctionnaires informaticiens : un Scrum master contractuel avec plus de 5 ans d’expérience peut gagner jusqu’à 72 000 € brut par an, et la paie actuelle des fonctionnaires informaticiens peut difficilement rivaliser avec un tel écart de rémunération, ce qui risque de créer des tensions.
La Banque de France contourne partiellement ce problème par son statut d’établissement public sui generis : ses grilles de rémunération ne sont pas celles de la fonction publique d’État et ménagent davantage de souplesse. Ses offres pour des ingénieurs blockchain restent néanmoins en deçà des niveaux que proposent les protocoles DeFi ou les fintechs comme Consensys, dont les packages intègrent souvent des tokens et du variable. Un développeur senior qui quitte une entreprise comme Chainalysis pour rejoindre la Banque de France accepte, dans la plupart des cas, une décote significative.
Pourquoi certains experts crypto choisissent-ils quand même le public ?
La rémunération n’est pas le seul critère. Plusieurs arguments pèsent dans le sens d’un passage vers l’institution.
D’abord, l’accès à des chantiers sans équivalent dans le privé. Concevoir la couche de règlement d’une monnaie souveraine utilisée par 350 millions d’Européens, c’est une perspective professionnelle que n’offre aucune startup. La Banque de France a lancé un programme ambitieux d’expérimentations MNBC wholesale en 2020 et a été l’une des premières banques centrales à se lancer dans une démarche d’“apprendre en faisant”. Ce statut de pionnière européenne constitue un argument de recrutement concret.
Ensuite, la stabilité et la mission de service public jouent chez certains profils. Le secteur crypto privé reste volatile : des faillites d’entreprises, des restructurations brutales, des levées de fonds qui s’assèchent. L’institution publique offre une continuité qui n’a pas de prix pour ceux qui ont traversé plusieurs cycles. Les wallets crypto et les protocoles peuvent disparaître ; la Banque de France, elle, restera.
Le programme d’expérimentations, conduit en partenariat avec des acteurs publics et privés (banques, banques centrales, fintechs et fournisseurs technologiques), explore divers cas d’usage sur un large spectre d’actifs, en utilisant différentes technologies, dans un cadre national et transfrontalier. Il a permis aux équipes de la Banque de France de mieux comprendre le fonctionnement de la technologie DLT et ses bénéfices potentiels pour les marchés financiers. Autrement dit, l’institution a véritablement investi dans la compétence interne, pas seulement dans les contrats de consultants.
Lecture CryptoActu L’asymétrie salariale est réelle, mais ne raconte qu’une partie de l’histoire. Le vrai risque pour la Banque de France n’est pas de ne pas recruter : c’est de former des experts en interne, puis de les voir repartir vers le privé après 3 ou 4 ans - enrichis d’une expérience de conception de MNBC que peu d’acteurs privés peuvent offrir. Ce phénomène de “passerelle inversée” - du public vers le privé après formation - est structurel dans la tech et pourrait à terme fragiliser la continuité des projets les plus sensibles.
Questions fréquentes
Qu’est-ce que la MNBC wholesale développée par la Banque de France ?
La MNBC wholesale, ou monnaie numérique de banque centrale interbancaire, cible 2 cas d’usage : la tokenisation des actifs financiers et les paiements transfrontaliers. La Banque de France émet des tokens sur un registre distribué pour opérer des règlements-livraisons, les tokens de cash venant en règlement de tokens d’actifs. C’est différent du futur stablecoin de détail que toucheront les particuliers.
Quand l’euro numérique sera-t-il disponible pour les particuliers ?
Le projet est en phase de préparation depuis novembre 2025 et se concentre sur le soutien des processus législatifs et la préparation technique. L’objectif de la BCE est de faire adopter la législation de l’UE en 2026. Un exercice pilote est prévu pour mi-2027 et une première émission pourrait arriver en 2029. Les Français pourront consulter les évolutions sur les plateformes enregistrées auprès de l’AMF.
Comment postuler à la Banque de France pour travailler sur la blockchain ?
Les postes blockchain à la Banque de France impliquent de contribuer aux travaux de l’Eurosystème sur l’euro numérique et de participer aux groupes de travail de la Place financière de Paris, en lien avec la BCE. Les candidatures passent par le portail de recrutement officiel de l’institution. Les profils ingénieurs Bac+4/5 en informatique avec maîtrise de Java, Python ou Go sont ciblés en priorité.
Quelle est la différence entre l’euro numérique et un stablecoin ?
L’euro numérique serait émis directement par la BCE et bénéficierait du même statut que les billets et pièces en euro. Contrairement aux cryptoactifs ou aux stablecoins, il constitue une monnaie souveraine garantie par la banque centrale, et non un actif spéculatif. Notre guide complet des stablecoins détaille ces distinctions.
À retenir
L’État français s’est engagé concrètement dans la course aux MNBC, avec une plateforme blockchain propriétaire opérationnelle et 12 expérimentations menées à bien. Le vrai défi n’est pas technique : c’est attirer et retenir les experts capables de porter ce chantier jusqu’en 2029, face à un secteur privé qui offre des rémunérations jusqu’à 60 % plus élevées. À surveiller : le vote du règlement européen sur l’euro numérique, attendu avant fin 2026.
Retrouvez toutes nos investigations sur notre page enquêtes.
Sources
- Banque de France - Wholesale MNBC, plateforme DL3S
- Banque de France - À l'avant-garde de la blockchain et de la finance tokenisée
- Banque de France - Nos métiers (recrutement, blockchain et euro numérique)
- CFDT Finances Publiques - Grille de salaire des informaticiens contractuels
- Banque de France - Eurosystem exploratory work, DL3S automated wholesale payments
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