Est-ce une simple conséquence cyclique du marché des cryptomonnaies ? Ou cette économie numérique vit-elle une division historique entre sa partie centralisée, directement exposée aux régulateurs, et son écosystème décentralisé ? La question méritait d’être posée en mai 2023, alors que le leader Binance se retrouvait en fâcheuse posture face à une Securities and Exchange Commission (SEC) des États-Unis déterminée à plomber l’ambiance.

Pourtant, le marché des cryptomonnaies affichait alors un degré accru de résilience face à ces pressions réglementaires. Malgré des mouvements très volatils, l’ampleur des pertes réalisées restait modérée. Un constat de maturité qui offrait une note d’optimisme. Mais cela ne suffisait pas à maintenir les volumes de transaction des plateformes centralisées (CEX).

Au programme Le creux historique de mai 2023, le décrochage de Binance, et ce qui a changé depuis sur les volumes spot et dérivés.

CEX – Des volumes de transactions au plus bas

Le constat était sans appel : les volumes des principales plateformes centralisées affichaient en mai 2023 leur plus bas niveau sur quatre ans. Une réalité qui s’imposait quel que soit le graphique observé. Et cela malgré la tentative de rebond du début d’année initiée par un Bitcoin de retour en tendance haussière, dont la dynamique restait alors au point mort.

Graphique de l'évolution des volumes des plateformes centralisées de cryptomonnaies

La situation était analysée en détail dans un rapport de la société CCData. Selon ces résultats, le mois de mai s’inscrivait parmi les pires niveaux du secteur centralisé, avec une baisse globale de 15,7%. Dans le détail : une chute de 21,8% des volumes au comptant (spot), à 495 milliards de dollars, leur plus faible niveau depuis mars 2019. Les produits dérivés reculaient eux de 15,7%, à 1,95 billion de dollars, au plus bas depuis décembre 2022.

« En mai, le volume combiné des transactions au comptant et des produits dérivés sur les bourses centralisées a chuté de 15,7% à 2,41 billions de dollars, enregistrant la deuxième baisse mensuelle consécutive de l’année. La popularité des cryptomonnaies échangées sur des sites décentralisés a également contribué à la baisse d’activité. »

CCData

Cette tendance s’expliquait en partie par la forte popularité des memecoins sur les mois précédents. Ces jetons étaient principalement échangés sur des plateformes décentralisées (DEX) comme Uniswap, tout juste arrivée sur le réseau du Bitcoin pour absorber la déferlante des tokens BRC-20.

La plateforme Binance accuse le coup

Sans grande surprise, la plateforme Binance accusait plus difficilement le coup de cette baisse historique. L’exchange de Changpeng Zhao (CZ) était le plus durement touché, principalement du fait de l’arrêt de son offre de trading sans frais. Résultat : sa part de marché spot s’effondrait à 43%, alors qu’elle pointait encore à 57% en février 2023 et à 92% du volume des transactions au comptant fin 2022. Oups.

« L’arrêt du trading sans frais pour les paires USDT, combiné à la faiblesse générale du marché et à la surveillance accrue des régulateurs, a entraîné une baisse de la part de marché de Binance pour le troisième mois consécutif, à 43% en mai. Le volume des transactions au comptant sur Binance a chuté de 26% à 212 milliards de dollars, son plus faible niveau depuis novembre 2020. »

CCData

Graphique de la part de marché de Binance en baisse à 43% en mai 2023

Même tendance baissière pour les dérivés de Binance, dont les volumes plongeaient de 16,5%. La véritable interrogation ne portait pas sur ce creux en pleine période hivernale, mais sur la capacité des pressions réglementaires à maintenir, voire aggraver durablement la situation. Et pour cause : le rapport ne prenait pas encore en compte l’offensive de la SEC contre Binance lancée début juin 2023.

Depuis : un dénouement judiciaire et un marché redessiné

La pression judiciaire a trouvé son issue. En novembre 2023, Binance a plaidé coupable d’infractions à la lutte anti-blanchiment et de violation de sanctions, acceptant de verser 4,3 milliards de dollars d’amendes aux autorités américaines. Dans le même temps, Changpeng Zhao a démissionné et plaidé coupable à titre personnel, cédant la direction à Richard Teng.

Le creux de mai 2023 n’a donc pas marqué un déclin durable. Les volumes ont rebondi avec le retour de l’appétit pour le risque et l’arrivée des ETF Bitcoin au comptant début 2024. En 2025, les CEX ont traité plusieurs dizaines de billions de dollars de volume cumulé sur le spot et les dérivés, loin des planchers de l’hiver précédent.

La part de marché de Binance s’est, elle, stabilisée bien au-dessus de son creux. Sur le segment spot, le leader pesait autour de 37% au premier trimestre 2026, MEXC restant le seul autre exchange à dépasser les 10%. La domination du BNB et de son écosystème reste donc intacte, même si elle ne renoue pas avec les 92% de fin 2022.

Le basculement vers les dérivés et les DEX

Le changement le plus structurel concerne la nature même de l’activité. Les produits dérivés perpétuels représentent désormais l’essentiel des volumes des grandes plateformes, reléguant le comptant au second plan. Sur ce terrain, Binance et OKX concentraient environ 33% et 15% du marché début 2026, tandis que le volume mensuel moyen des principaux perp CEX reculait par rapport à 2025.

La montée des plateformes décentralisées, déjà pressentie en 2023, s’est confirmée. Les DEX ont multiplié par cinq leur part sur les dérivés, passant d’environ 2% à plus de 10% du volume des perpétuels. Hyperliquid capte la majeure partie de ce flux et s’est hissée parmi les plus gros exchanges toutes catégories, au coude-à-coude avec des acteurs centralisés établis.

La division entre crypto centralisée et décentralisée, évoquée dès 2023, s’est donc bien matérialisée, mais autrement que prévu. Plutôt qu’un effondrement des CEX, le marché a vu cohabiter des géants centralisés et une nouvelle génération de plateformes DeFi capables de rivaliser sur les volumes. Pour suivre l’état d’esprit du marché, l’indice Fear and Greed et le convertisseur crypto restent des repères utiles, tout comme la rubrique Exchanges pour le suivi sectoriel.

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