En 2018, le régulateur financier japonais (FSA) a été le premier grand superviseur mondial à exiger le délistage des privacy coins des plateformes d’échange agréées, ciblant Monero (XMR), Zcash (ZEC) et Dash (DASH). Huit ans plus tard, ce qui ressemblait à un cas isolé s’est transformé en mouvement régulatoire coordonné : depuis l’entrée en vigueur de MiCA fin 2024, les 3 principales plateformes européennes ont retiré XMR de leur catalogue, et la capitalisation de Monero a chuté sous les 3 milliards de dollars.
Au programme
- Le Japon a déclenché en 2018 une vague de délistages qui s’est étendue à l’Australie, la Corée du Sud, le Royaume-Uni et l’UE, réduisant la présence CEX de XMR de 90 % (CoinDesk, 2023)
- L’OFAC américain a sanctionné Tornado Cash en août 2022, mais un tribunal fédéral a partiellement levé ces sanctions en mars 2025
- Des alternatives de conformité émergent : Privacy Pools (proposé par Vitalik Buterin) et les L2 ZK-proof permettent d’envisager une vie privée compatible avec la réglementation
Pourquoi le Japon a tiré le premier en 2018
En avril 2018, la FSA n’agissait pas à l’aveugle. Dès septembre 2017, Europol avait publié une mise en garde officielle signalant que Monero, Ethereum et Zcash “gagnaient en popularité au sein de l’underground numérique”. Les autorités japonaises avaient des raisons supplémentaires d’agir vite : le piratage de Coincheck en janvier 2018, qui avait coûté 534 millions de dollars en NEM, avait exposé la faiblesse du dispositif de contrôle des exchanges locaux.
La FSA a alors intensifié ses inspections et fait passer un message clair aux plateformes candidate à l’enregistrement : traiter des monnaies à confidentialité intégrée nuirait à l’obtention d’un agrément. Coincheck a stoppé le trading de Monero dès le 16 mars 2018. Les autres ont suivi rapidement. La pression régulatoire japonaise fonctionnait sur un mode incitatif plutôt que coercitif, mais l’effet était identique à une interdiction formelle.
La FSA visait en particulier Monero, après des informations selon lesquelles la Corée du Nord aurait commencé à le miner pour contourner les sanctions internationales, un risque systémique que Tokyo ne pouvait pas ignorer.
Comment la vague régulatoire s’est propagée au reste du monde
Le précédent japonais a rapidement fait école. En 2020, l’autorité australienne AUSTRAC a recommandé aux exchanges de retirer les privacy coins de leur catalogue, et plusieurs plateformes cotées à l’ASX ont obtempéré sans attendre une obligation formelle. En 2021, la Corée du Sud a franchi un cap supplémentaire en interdisant formellement le trading des monnaies à confidentialité intégrée sur les exchanges agréés.
Au Royaume-Uni, la FCA a publié en 2020 des orientations qui rendaient le maintien de XMR et ZEC pratiquement incompatible avec un agrément. Aux États-Unis, le FinCEN avait publié dès 2019 des orientations ciblant les transactions anonymisées. L’OFAC a ensuite frappé fort en sanctionnant Tornado Cash en août 2022, un protocole de mixage Ethereum, au motif qu’il aurait facilité le blanchiment de 7 milliards de dollars, dont une partie attribuée au groupe nord-coréen Lazarus.
C’est en Europe que l’impact a été le plus visible sur les volumes. L’entrée en vigueur du règlement MiCA en décembre 2024 a contraint les exchanges opérant dans l’UE à se mettre en conformité avec des exigences strictes de traçabilité. Kraken Europe a retiré Monero de son catalogue dès novembre 2023, en anticipation. OKX Europe et Binance ont suivi en 2024. Résultat : le volume de XMR sur les CEX a été divisé par 10 depuis 2018.
Quel impact réel sur Monero, Zcash et Dash ?
La capitalisation de Zcash a chuté de 1,2 milliard de dollars en 2018 à une fourchette de 300 à 500 millions de dollars en 2026. Monero a mieux résisté en valeur absolue, mais sa présence sur les plateformes centralisées s’est effondrée. Ce recul sur les CEX ne signifie pas la disparition du trading : les marchés pair-à-pair (LocalMonero jusqu’à sa fermeture en 2024, puis ses successeurs) et les DEX ont capté une partie du volume. La communauté Monero a aussi développé des atomic swaps avec Bitcoin pour contourner les restrictions.
Dash a connu une trajectoire différente : le protocole a progressivement réduit l’importance de sa fonctionnalité PrivateSend, en partie pour faciliter sa présence sur les exchanges régulés. Ce choix stratégique lui a permis de maintenir des cotations là où XMR a été retiré.
Lecture CryptoActu Le paradoxe des privacy coins est frappant : plus la régulation les chasse des CEX, plus les utilisateurs légitimes, journalistes, dissidents, entreprises soucieuses de confidentialité commerciale, se retrouvent contraints d’utiliser des circuits moins surveillés, ce qui renforce précisément la corrélation avec des usages illicites que les régulateurs cherchent à combattre.
Pourquoi les cas d’usage légitimes restent sous-représentés dans le débat
Les régulateurs ont construit leur argumentation sur le profil criminel des privacy coins, mais le tableau est plus nuancé. Des journalistes travaillant dans des régimes autoritaires utilisent Monero pour recevoir des donations sans exposer leurs sources. Des entreprises ont des raisons commerciales légitimes de ne pas rendre leurs transactions lisibles par leurs concurrents sur une blockchain publique. Ces cas d’usage sont documentés mais systématiquement éclipsés dans les débats réglementaires par les affaires de rançongiciels et de marchés illicites.
La question est d’autant plus complexe que Bitcoin lui-même n’est pas entièrement transparent : les outils d’analyse on-chain comme Chainalysis ou Elliptic permettent de tracer la très grande majorité des transactions, mais les mixeurs et certaines techniques de CoinJoin offrent aussi un certain niveau de confidentialité. La ligne de démarcation entre “coin traçable” et “coin anonyme” est moins nette que les régulateurs ne le laissent entendre.
Le débat sur la vie privée financière dépasse largement le cas des privacy coins : il touche à la conception même des blockchains publiques.
Quelles alternatives techniques émergent pour concilier vie privée et conformité ?
La sanction contre Tornado Cash a été partiellement levée en mars 2025 par la cour d’appel du circuit DC, qui a estimé que les smart contracts immutables ne pouvaient pas constitutionnellement être sanctionnés par l’OFAC. Cette décision ouvre un espace juridique nouveau pour les outils de confidentialité.
Sur le plan technique, Vitalik Buterin a proposé en août 2023 le concept de Privacy Pools : un mécanisme basé sur des preuves ZK (zero-knowledge) qui permettrait à un utilisateur de prouver que ses fonds ne proviennent pas d’une adresse sanctionnée, sans révéler l’historique complet de ses transactions. Ce modèle de “conformité optionnelle” est en cours d’implémentation par plusieurs équipes.
Des réseaux comme Aleo et Aztec Network développent des blockchains ou des L2 avec confidentialité par défaut, couplée à des mécanismes de divulgation sélective à destination des régulateurs. Ces approches cherchent à rendre la conformité compatible avec la protection des données personnelles, en particulier dans le cadre du RGPD européen, qui crée une tension légale avec la transparence totale des blockchains publiques.
Les protocoles DeFi intègrent progressivement ces outils, ce qui redéfinit le périmètre du débat régulatoire bien au-delà des privacy coins historiques.
Questions fréquentes
Monero est-il encore légal en France en 2026 ?
Détenir ou acheter du Monero reste légal en France. La réglementation MiCA n’interdit pas les privacy coins aux particuliers, mais contraint les exchanges agréés à les retirer de leurs plateformes faute de pouvoir satisfaire aux exigences de traçabilité. L’achat reste possible via des DEX ou des échanges pair-à-pair.
Pourquoi Zcash a-t-il été moins ciblé que Monero par les régulateurs ?
Zcash offre 2 types d’adresses : transparentes (t-addresses, entièrement visibles sur la blockchain) et blindées (z-addresses, chiffrées). La grande majorité des transactions ZEC utilisent les adresses transparentes. Cette dualité a permis à certains exchanges de justifier un maintien temporaire, là où Monero impose la confidentialité par défaut à toutes les transactions.
Qu’est-ce que le projet Privacy Pools de Vitalik Buterin ?
Privacy Pools est un protocole proposé en 2023 qui permet à un utilisateur de prouver cryptographiquement que ses fonds n’appartiennent pas à un ensemble d’adresses sanctionnées, sans révéler l’origine exacte de ses avoirs. Ce mécanisme à base de ZK-proof vise à rendre la protection de la vie privée compatible avec les obligations de conformité réglementaire.
Tornado Cash est-il de nouveau accessible après la décision de 2025 ?
La cour d’appel du circuit DC a statué en mars 2025 que les smart contracts immutables de Tornado Cash ne pouvaient pas être sanctionnés par l’OFAC. Les contrats déployés sont à nouveau techniquement accessibles, mais l’interface front-end reste bloquée dans plusieurs pays, et les exchanges américains maintiennent des restrictions sur les adresses ayant interagi avec le protocole.
À retenir
Le délistage des privacy coins n’est plus une spécificité japonaise : c’est désormais une norme régulatoire mondiale appliquée par les exchanges opérant sous agrément. Reste à surveiller si les alternatives techniques comme Privacy Pools réussiront à convaincre les régulateurs qu’une vie privée financière responsable est possible.
Sources
- Forbes : FSA Japan pushes exchanges to drop privacy coins (2018)
- Europol : Internet Organised Crime Threat Assessment 2017
- OFAC : Tornado Cash sanctions (août 2022)
- DC Circuit Court : Van Loon v. Treasury (mars 2025)
- Vitalik Buterin : Privacy Pools proposal (SSRN, 2023)
- CoinDesk : Kraken delist Monero pour les utilisateurs européens (novembre 2023)
- Règlement MiCA : Journal officiel de l’Union européenne (2023)
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