Bitcoin n’est plus seulement une réserve de valeur. Depuis l’apparition du protocole Ordinals en janvier 2023, la blockchain du BTC héberge aussi des actifs fongibles et non fongibles, au même titre qu’Ethereum ou Solana. Plus de 75 millions d’inscriptions ont été gravées sur la chaîne en moins de 3 ans, générant des centaines de millions de dollars de frais pour les mineurs (Dune Analytics, 2025).

Deux innovations majeures structurent cet écosystème : les Ordinals, qui permettent de créer des NFT natifs sur Bitcoin en inscrivant des données directement sur des satoshis individuels, et les Runes, un standard de tokens fongibles lancé en avril 2024 par Casey Rodarmor lui-même, le même développeur qui avait conçu les Ordinals. Entre les deux, le standard BRC-20 a occupé le terrain de façon expérimentale, avec des résultats contrastés.

Au programme

  • 75 millions d’inscriptions Ordinals gravées sur Bitcoin depuis janvier 2023 (Dune Analytics)
  • Les Runes, protocole de tokens fongibles lancé au halving d’avril 2024, ont supplanté le BRC-20 en 2025
  • Pourquoi ces standards divisent la communauté Bitcoin et quels usages concrets en 2026

Qu’est-ce que le protocole Ordinals ?

Le protocole Ordinals repose sur une idée simple : chaque satoshis (la plus petite unité de Bitcoin, soit 0,00000001 BTC) peut être numéroté et suivi individuellement. La théorie ordinale attribue un numéro unique à chaque satoshi dans l’ordre où il a été miné, depuis le bloc genesis de 2009. Un satoshi devient alors un support pour y « inscrire » des données, image, texte, vidéo, JSON.

Concrètement, une inscription est un fichier stocké dans la partie witness d’une transaction Bitcoin SegWit. Casey Rodarmor a exploité les mises à niveau Taproot (novembre 2021) et SegWit (2017) pour inscrire jusqu’à 400 ko de données par transaction, la limite théorique du bloc Bitcoin. Avant ces mises à niveau, cette manipulation était impossible sans contourner les règles du réseau.

Le résultat : des NFT entièrement on-chain, stockés directement sur la blockchain la plus sécurisée au monde. Contrairement aux NFT Ethereum où le fichier est souvent hébergé sur IPFS ou un serveur centralisé, une inscription Ordinals ne peut ni disparaître ni être censurée tant que Bitcoin existe.

Plus de 75 millions d’inscriptions ont été créées entre janvier 2023 et mi-2025. Le rythme s’est accéléré avec le halving d’avril 2024 : le lancement des Runes a provoqué un doublement du nombre d’inscriptions quotidiennes.

Comment fonctionne la théorie ordinale ?

La théorie ordinale est le socle technique qui rend tout cela possible. Elle attribue un numéro de série à chaque satoshi selon son ordre de minage. Le premier satoshi du bloc genesis (janvier 2009) porte le numéro 0, le deuxième le numéro 1, et ainsi de suite.

Ce système de numérotation permet plusieurs choses :

  • Suivre un satoshi précis à travers toutes les transactions Bitcoin
  • Attribuer une rareté à certains satoshis : un satoshi miné lors d’un halving, ou le premier satoshi d’un bloc, est considéré comme plus rare
  • Graver une inscription sur un satoshi spécifique, ce qui le rend non fongible et transférable

Les degrés de rareté sont définis ainsi :

Degré Définition Fréquence
Common Tout satoshi non classé La quasi-totalité
Uncommon Premier satoshi de chaque bloc ~1 par bloc
Rare Premier satoshi de chaque cycle de difficulté ~1 par 2 016 blocs
Epic Premier satoshi de chaque halving 1 tous les 4 ans
Legendary Premier satoshi de chaque cycle (6 halvings) 1 tous les 24 ans
Mythic Premier satoshi du bloc genesis 1 seul, jamais réédité

Cette classification a créé un marché de collectionneurs autour des satoshis rares. Un satoshi Epic peut se négocier plusieurs bitcoins.

Pourquoi les Ordinals divisent-ils la communauté Bitcoin ?

Le débat est profond. D’un côté, les partisans des Ordinals y voient une extension naturelle de Bitcoin : si la blockchain est une base de données universelle et inaltérable, pourquoi ne pas y stocker des actifs culturels ?

De l’autre, les maximalistes considèrent que Bitcoin doit rester un réseau de paiement pair-à-pair et une réserve de valeur. Pour eux, les inscriptions :

  • Gonflent la taille des blocs et donc celle de la blockchain (plus de 500 Go en 2025)
  • Augmentent les frais de transaction pour tous les utilisateurs
  • Détournent l’espace de bloc de sa fonction première

Les chiffres leur donnent partiellement raison. Au pic d’activité des BRC-20 en mai 2023, les frais moyens par transaction ont atteint 30 $, contre 1 à 2 $ en période normale. Le débat s’est ravivé au lancement des Runes en avril 2024, avec des frais records à plus de 100 $ pendant les premières 48 heures.

Un compromis a émergé en 2025 : les mineurs, qui perçoivent ces frais, sont devenus les principaux défenseurs des protocoles d’inscription. Les utilisateurs de transferts simples, eux, attendent la généralisation du Lightning Network pour échapper à la congestion.

Qu’est-ce que les Runes ?

Les Runes sont un protocole de tokens fongibles natifs sur Bitcoin, conçu par Casey Rodarmor et lancé le 20 avril 2024, jour du quatrième halving de Bitcoin. L’objectif : remplacer le standard BRC-20, jugé inefficace, par un modèle plus léger et plus compatible avec le réseau.

Le principe est simple. Chaque token Rune est représenté par un UTXO (Unspent Transaction Output), l’unité comptable native de Bitcoin. Pour créer un token, on émet une transaction avec un message OP_RETURN qui définit le nom, le ticker, l’offre totale et les décimales. Pour transférer, on consomme un UTXO contenant des Runes et on en crée un nouveau.

Ce modèle UTXO offre 3 avantages sur le BRC-20 :

  • Pas de spam on-chain : les transferts de Runes sont des transactions Bitcoin standards, sans inflation des UTXO inutilisables
  • Compatibilité Lightning théorique : un UTXO Rune pourrait circuler sur le Lightning Network, ouvrant la voie à des paiements instantanés en tokens
  • Fraîcheur des données : contrairement au BRC-20 qui nécessite des indexeurs hors chaîne complexes, les Runes s’appuient sur l’état UTXO existant

Lors des 48 premières heures suivant le lancement, les transactions Runes ont représenté plus de 60 % de l’activité on-chain de Bitcoin et généré plus de 2 400 BTC de frais cumulés pour les mineurs.

BRC-20 vs Runes : quel standard domine en 2026 ?

Le standard BRC-20 a été proposé en mars 2023 par un développeur pseudonyme, Domo. Il utilise les inscriptions Ordinals pour encoder des données JSON représentant des tokens fongibles : déploiement, mint, transfert. Chaque opération est une inscription distincte.

Les limites sont apparues rapidement :

  • Chaque transfert de BRC-20 nécessite 2 transactions (une pour l’inscription de transfert, une pour la transmettre), soit le double des frais
  • Les soldes ne sont pas natifs à Bitcoin : un indexeur externe doit parser toutes les inscriptions pour reconstituer qui possède quoi
  • Les inscriptions de transfert s’accumulent dans l’UTXO set, alourdissant la charge pour les nœuds

Le marché a tranché. Après un pic de plus de 2 milliards de dollars de capitalisation cumulée pour les BRC-20 mi-2023 (mené par le token $ORDI), le volume s’est effondré. Le lancement des Runes a accéléré la migration : en 2025, les tokens Runes représentaient plus de 80 % des transactions de tokens fongibles sur Bitcoin.

Tableau comparatif :

Critère BRC-20 Runes
Année de lancement Mars 2023 Avril 2024
Modèle de données JSON via inscription Ordinals OP_RETURN + UTXO natif
Transferts 2 transactions par transfert 1 transaction standard
Compatibilité Lightning Non Théorique
Charge UTXO set Lourde (accumulation d’inscriptions) Légère (UTXO classiques)
Marché en 2026 Résiduel (niches, memecoins) Dominant (> 80 % des volumes)

Quels usages concrets pour les actifs sur Bitcoin ?

Loin d’être un simple terrain de spéculation, les Ordinals et Runes ouvrent des cas d’usage tangibles :

NFT de collection. Les collections Ordinals les plus réputées, Bitcoin Punks, Taproot Wizards, Quantum Cats, se négocient sur des marketplaces dédiées comme Magic Eden ou OKX. Un Bitcoin Punk s’est vendu 4,5 BTC (environ 280 000 $ au cours de mi-2025). La rareté des inscriptions précoces (blocs 1-10 000) alimente une prime de collection significative.

Memecoins et tokens communautaires. Les Runes ont permis l’émergence de memecoins natifs Bitcoin. Le token DOG•GO•TO•THE•MOON a atteint une capitalisation supérieure à 500 millions de dollars quelques semaines après le lancement. Contrairement aux memecoins Solana ou Ethereum, ces actifs héritent de la sécurité de Bitcoin, pas de smart contract faillible, pas de rug pull programmable.

Art génératif. Des artistes comme Dmitri Cherniak ou Refik Anadol ont inscrit des œuvres génératives directement sur Bitcoin. L’avantage : l’œuvre est stockée de façon permanente et inaltérable, à l’abri des pannes de serveurs IPFS ou des suppressions de comptes.

Actifs financiers. Des projets explorent l’émission de stablecoins ou de tokens d’actifs réels (RWA) via Runes. Leur argument : Bitcoin est le réseau le plus décentralisé et le plus sécurisé. Un stablecoin sur Bitcoin serait plus difficile à censurer ou à geler qu’un USDC sur Ethereum.

Comment créer et échanger des Runes ?

Pour créer un token Rune, il faut graver une inscription spéciale dans la première transaction du bloc suivant le halving, ou utiliser des plateformes qui simplifient l’opération. Le processus technique implique :

  1. Graver (etch) : émettre une transaction avec un message OP_RETURN définissant le nom, le symbole, l’offre, la divisibilité
  2. Mint : créer des unités du token via des transactions de mint (si l’offre n’est pas totalement pré-minée)
  3. Transférer : envoyer les Runes via une transaction Bitcoin classique, en consommant l’UTXO qui les contient

La plupart des utilisateurs passent par des exchanges comme OKX, Magic Eden ou Unisat. Ces plateformes intègrent des wallets compatibles Ordinals/Runes et masquent la complexité technique. OKX a été le premier exchange centralisé à lister des tokens Runes, suivi par Binance fin 2024 pour les plus gros volumes.

Cycle de vie d'un token Rune Un token Rune est émis via un message OP_RETURN, puis minté sous forme d'UTXO, enfin transféré comme une transaction Bitcoin ordinaire. Cycle de vie d'un token Rune Émission (Etch) Transaction OP_RETURN Création Mint (UTXO) Stockage UTXO natif Transfert Nouvel UTXO Transaction standard Source : documentation Runes, Casey Rodarmor

Quel avenir pour les actifs sur Bitcoin ?

Plusieurs tendances se dessinent pour 2026-2027 :

Intégration Lightning. La compatibilité théorique des Runes avec le Lightning Network pourrait déboucher sur des paiements en tokens fongibles, quasi instantanés et à frais nuls. Un stablecoin Rune circulant sur Lightning serait une alternative crédible aux solutions Ethereum L2.

Institutionnalisation. Les memecoins et NFT Ordinals attirent une base d’utilisateurs retail. Mais l’intérêt institutionnel émerge : des fonds crypto ont commencé à acquérir des inscriptions Ordinals rares comme actifs de collection numériques. La classification réglementaire des Runes, token ou simple UTXO Bitcoin ?, reste floue et devra être clarifiée.

Consolidation du standard. Les Runes sont en passe de devenir le standard unique pour les tokens fongibles sur Bitcoin. Le BRC-20 survivra probablement dans des niches résiduelles, mais tout nouveau projet sérieux adopte le standard Rune. Le développeur Casey Rodarmor travaille sur des améliorations d’efficacité, notamment la compression des messages OP_RETURN.

Débat communautaire. La question de fond reste ouverte : Bitcoin doit-il rester une réserve de valeur pure, ou accepter des usages élargis ? Les inscriptions et Runes ne disparaîtront pas, elles sont trop rentables pour les mineurs. Le compromis le plus probable : un espace de bloc dédié aux inscriptions, séparé des transactions financières classiques, via une future mise à niveau du protocole.

Questions fréquentes

Quelle différence entre un Ordinal et une Rune ?

Un Ordinal est un NFT unique inscrit sur un satoshi spécifique (image, texte, vidéo). Une Rune est un token fongible : toutes les unités sont interchangeables, comme des actions ou des memecoins. Les deux utilisent la même infrastructure technique (théorie ordinale, espace witness des transactions SegWit/Taproot). Le créateur est le même dans les deux cas : Casey Rodarmor.

Les Runes sont-elles plus efficaces que les BRC-20 ?

Oui, significativement. Un transfert de BRC-20 nécessite 2 transactions Bitcoin, un transfert de Rune une seule. Les Runes n’encombrent pas l’UTXO set avec des inscriptions résiduelles, ce qui allège la charge pour les nœuds. En 2025, les Runes représentaient plus de 80 % des volumes de tokens fongibles sur Bitcoin.

Peut-on perdre ses Runes en les envoyant par erreur ?

Oui, exactement comme pour des bitcoins. Une Rune est stockée dans un UTXO. Si vous dépensez cet UTXO sans préserver la Rune dans un output dédié, le token est détruit. Les wallets compatibles Runes (Unisat, Xverse, OKX Wallet) gèrent cette contrainte automatiquement, mais un wallet Bitcoin classique ne le fait pas. Utilisez toujours un wallet spécifique.

Quel a été le pic de frais lié aux Runes ?

Lors des 48 premières heures suivant le lancement des Runes le 20 avril 2024, les frais de transaction Bitcoin ont dépassé 100 $ en moyenne pour les transactions prioritaires. Plus de 2 400 BTC de frais cumulés ont été versés aux mineurs sur cette période, un record historique pour Bitcoin hors périodes de bull run.

Les Ordinals menacent-ils la scalabilité de Bitcoin ?

Le débat est légitime. La taille de la blockchain Bitcoin a dépassé 500 Go en 2025, en partie à cause des inscriptions. Les blocs sont régulièrement pleins, augmentant les frais pour tous les utilisateurs. La solution de long terme repose sur Lightning Network pour les petits paiements, et sur une éventuelle séparation de l’espace de bloc entre inscriptions et transactions financières.

Peut-on effacer une inscription Ordinals une fois gravée ?

Non. Une inscription est stockée de façon permanente dans la blockchain Bitcoin. La seule façon de la faire « disparaître » serait une réorganisation massive de la chaîne (une attaque à 51 %), ce qui est économiquement irréaliste. Cette permanence est perçue comme une force par les collectionneurs de NFT et comme une nuisance par les maximalistes Bitcoin.

À retenir

Bitcoin est devenu une plateforme pour actifs numériques. Les Ordinals ont introduit les NFT on-chain, le BRC-20 a validé l’appétit pour des tokens fongibles malgré ses défauts techniques, et les Runes les ont supplantés avec un standard plus efficace. Plus de 75 millions d’inscriptions et une dominance à 80 % pour les Runes en 2026 confirment que cette tendance n’est pas un feu de paille. Le prochain jalon à surveiller : l’intégration des Runes sur le Lightning Network et la réponse des régulateurs sur la classification de ces actifs.

Sources

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