En 2018, l’annonce de l’Antminer E3 par Bitmain avait plongé la communauté Ethereum dans une crise existentielle : l’algorithme Ethash, censé bloquer les puces ASIC, venait d’être contourné. Ce débat, qui semblait capital à l’époque, a finalement été tranché d’une façon que personne n’anticipait : le Merge de septembre 2022 a purement et simplement abandonné le minage, réduisant la consommation énergétique d’Ethereum de 99,95 % selon les données d’Ethereum.org.

Au programme

  • En avril 2018, Bitmain lance l’Antminer E3 : premier ASIC capable de miner Ethash, l’algorithme de preuve de travail d’Ethereum, brisant la résistance théorique de la blockchain.
  • La proposition EIP-958 et le projet ProgPoW pour contrer les ASIC sont finalement abandonnés : Ethereum choisit une voie radicale avec la preuve d’enjeu en 2022.
  • Résultat : le hashrate d’environ 1 TH/s s’est redistribué vers Ethereum Classic (+600 % de hashrate post-Merge selon Glassnode) et Kaspa.

Pourquoi Ethereum semblait immunisé contre les ASIC en 2018

À l’origine du problème, il faut comprendre ce qui s’est passé avec Bitcoin. Dès 2013, des puces ASIC (Application-Specific Integrated Circuit) ont envahi le réseau Bitcoin, rendant le minage par processeurs ou cartes graphiques totalement non rentable. Ces circuits intégrés dédiés offrent une puissance de calcul incomparablement supérieure à celle des composants grand public, au prix d’une spécialisation totale.

Les fondateurs d’Ethereum avaient anticipé ce risque. L’algorithme Ethash, décrit dans le livre blanc original, reposait sur 2 mécanismes supposément hostiles aux ASIC : un accès intensif à la mémoire vive (les ASIC étant limités en bande passante RAM) et la possibilité théorique d’empoisonner le réseau via des contrats spécialement conçus pour perturber ces circuits. Le livre blanc d’Ethereum l’expliquait sans ambiguïté :

« Une caractéristique particulièrement intéressante de cet algorithme est qu’il permet à quiconque d’empoisonner le puits, en introduisant un grand nombre de contrats dans la chaîne de blocs spécialement conçus pour bloquer certains ASIC. »

Cette protection a tenu quelques années. Mais en mars 2018, plusieurs rapports ont confirmé que Bitmain avait réussi à contourner ces défenses.

Qu’est-ce que l’Antminer E3 et pourquoi a-t-il tout changé ?

Commercialisé à partir d’avril 2018 pour environ 800 dollars, l’Antminer E3 de Bitmain a été le premier ASIC opérationnel sur Ethash. Il affichait une puissance de hachage de 180 MH/s, contre 30 à 50 MH/s pour une carte graphique RTX haut de gamme de l’époque. L’avantage en termes d’efficacité énergétique était encore plus frappant : le rapport MH/s par watt était 3 à 4 fois supérieur à celui des GPU.

La réaction de la communauté a été immédiate. Piper Merriam, développeur du noyau Ethereum, a publié l’EIP-958 sur GitHub, une proposition formelle pour modifier Ethash et restaurer sa résistance aux ASIC. Sa formulation était directe :

« Je crois que le raisonnement selon lequel l’exploitation minière basée sur des ASIC conduit à une centralisation accrue par rapport au minage par GPU est largement reconnu. »

Dans la foulée, une solution technique plus ambitieuse a émergé : ProgPoW (Programmatic Proof-of-Work), un algorithme conçu spécifiquement pour exploiter à 100 % les capacités des GPU et rendre les ASIC inutiles. Pendant près de 2 ans, ProgPoW a occupé une place centrale dans les débats sur la gouvernance d’Ethereum.

Chronologie ASIC vs Ethereum (2015-2022) De la création d'Ethash en 2015, censé bloquer les ASIC, au lancement de l'Antminer E3 par Bitmain en 2018, au débat ProgPoW (2018-2021), jusqu'au Merge en septembre 2022 qui met fin au minage sur Ethereum. 2015 Ethash lancé anti-ASIC Avr. 2018 Antminer E3 180 MH/s 2018-2021 Débat ProgPoW Abandonné Sept. 2022 The Merge Fin du minage Source : Ethereum.org, 2022

Comment le débat ProgPoW a-t-il été tranché ?

Pas par un fork anti-ASIC, mais par une décision bien plus radicale. Entre 2019 et 2021, ProgPoW a divisé profondément la communauté Ethereum. Ses partisans voyaient dans cette migration un moyen de rendre le minage plus équitable et décentralisé. Ses opposants soulignaient que le vrai horizon d’Ethereum avait toujours été la preuve d’enjeu, et qu’investir du temps de développement dans ProgPoW était une perte de ressources.

C’est ce second camp qui a eu le dernier mot. L’EIP-3372, dernière version formelle de ProgPoW, a été retirée en 2021 après des mois de discussions sans consensus. Le projet Ethereum a préféré accélérer la transition vers Ethereum 2.0 et la preuve d’enjeu (PoS).

Le 15 septembre 2022, le Merge a basculé Ethereum de la preuve de travail vers la preuve d’enjeu en l’espace d’un seul bloc. Du jour au lendemain, des dizaines de milliers de mineurs GPU et ASIC se sont retrouvés sans réseau à miner sur Ethereum. Cette transition est au cœur de ce que représente aujourd’hui Ethereum comme actif d’investissement.

Où sont passés les mineurs Ethereum après le Merge ?

Le hashrate total d’Ethereum approchait 1 térahash par seconde (TH/s) au moment du Merge. Cette puissance de calcul massive s’est redistribuée en quelques semaines selon plusieurs trajectoires distinctes.

Ethereum Classic (ETC), qui avait conservé la preuve de travail après son propre fork en 2016, a absorbé la plus grande partie. Son hashrate a bondi de plus de 600 % dans les semaines suivant le Merge, selon les données de Glassnode, avant de se stabiliser autour de 150 TH/s au début 2023. Les Antminer E3 et leurs successeurs ont trouvé un nouveau terrain de jeu sur ETC, dont le consensus repose toujours sur Ethash.

Une fraction significative s’est également tournée vers Kaspa (KAS), dont l’algorithme kHeavyHash avait attiré des fabricants d’ASIC spécialisés comme IceRiver. Ravencoin (KawPow), Ergo (Autolykos2) et Flux ont capté le reste du hashrate GPU. Enfin, une partie du matériel a simplement été décommissionnée : avec la chute des revenus de minage, de nombreuses fermes ont été rendues déficitaires par les coûts d’électricité, en particulier en Europe après la crise énergétique de 2022.

Lecture CryptoActu Le débat ASIC de 2018 illustre une tension structurelle dans les blockchains PoW : la spécialisation du matériel concentre inévitablement le pouvoir de minage. Ethereum a contourné ce problème par une voie que ses propres développeurs jugeaient risquée en 2018. Monero a choisi une autre stratégie, en forkant son algorithme (RandomX depuis 2019) pour rester accessible aux CPU grand public. Bitcoin, lui, a pleinement accepté la domination ASIC : l’industrie pèse aujourd’hui plus de 10 milliards de dollars par an selon les estimations du secteur.

Quel bilan environnemental pour Ethereum après la fin du minage ?

Le chiffre est difficile à contester. Avant le Merge, Ethereum consommait environ 75 TWh d’électricité par an, un niveau comparable à la consommation annuelle d’un pays comme l’Autriche, selon les estimations du Cambridge Centre for Alternative Finance. Après la transition vers la preuve d’enjeu, cette consommation est tombée à moins de 0,01 TWh/an, soit une réduction de 99,95 %.

Cette transformation a eu des conséquences directes sur l’image d’Ethereum auprès des investisseurs institutionnels. La critique environnementale, longtemps brandi contre les cryptomonnaies, ne s’applique plus à l’Ether dans les mêmes termes. Les ETF Ethereum spot approuvés aux États-Unis en 2024, dont le BlackRock ETHA et le Fidelity FETH, ont pu s’appuyer sur cet argument dans leurs dossiers de conformité ESG.

Bitcoin reste, lui, entièrement dépendant de la preuve de travail et des ASIC SHA-256. L’industrie minière Bitcoin est dominée par les Antminer S21 de Bitmain et les Whatsminer M60 de MicroBT, avec une consommation globale estimée à plus de 140 TWh/an. Ce contraste entre les deux premières cryptomonnaies par capitalisation est devenu l’un des arguments centraux du positionnement institutionnel d’Ethereum face à Bitcoin.

Questions fréquentes

Qu’est-ce qu’un ASIC et pourquoi pose-t-il un problème pour les blockchains ?

Un ASIC (Application-Specific Integrated Circuit) est une puce électronique conçue pour une tâche unique. En minage de cryptomonnaies, un ASIC Ethash ou SHA-256 est 10 à 100 fois plus efficace qu’un GPU. Ce gain d’efficacité concentre le minage entre les mains de fabricants industriels, au détriment des mineurs individuels, ce qui fragilise la décentralisation théorique du réseau.

Ethereum est-il encore minable en 2026 ?

Non. Depuis le Merge du 15 septembre 2022, Ethereum fonctionne exclusivement en preuve d’enjeu. Il n’est plus minable par GPU ni par ASIC. La sécurisation du réseau repose désormais sur des validateurs qui immobilisent 32 ETH minimum. Pour comprendre ce mécanisme, consultez notre dossier sur le fonctionnement du staking Ethereum.

Quelles cryptomonnaies résistent encore aux ASIC en 2026 ?

Monero (XMR) reste la référence en matière de résistance aux ASIC grâce à RandomX, un algorithme optimisé pour les processeurs CPU grand public depuis 2019. Ergo utilise Autolykos2 avec une résistance mémoire similaire à l’Ethash original. Ravencoin (KawPow) vise également la résistance GPU. Bitcoin et Litecoin, à l’inverse, sont entièrement dominés par des ASIC industriels.

Pourquoi ProgPoW n’a-t-il pas été adopté par Ethereum ?

ProgPoW, conçu pour rendre les ASIC inutiles sur Ethereum, a divisé la communauté entre 2018 et 2021. Ses opposants estimaient que le vrai objectif d’Ethereum était la preuve d’enjeu, et qu’investir dans ProgPoW repoussait cette transition sans régler le problème de fond. L’EIP-3372 a été retirée en 2021 : la priorité a été donnée au Merge, finalement déployé le 15 septembre 2022.

À retenir

En 2018, l’Antminer E3 avait ouvert une brèche dans la résistance ASIC d’Ethereum, forçant un débat qui a duré 4 ans. Le Merge de 2022 a tranché la question de façon définitive en abandonnant le minage. Il faut désormais surveiller si Ethereum Classic, dernier héritier d’Ethash, tiendra face à la concurrence des nouvelles blockchains PoW comme Kaspa.

Sources

Signal Neutre
Impact Mineur