En début 2022, une parcelle dans Decentraland s’arrachait à l’équivalent de 37 230 dollars, selon les données de marché compilées par FashionNetwork. Dix-huit mois plus tard, le même bien ne valait plus que 1 250 dollars. Une étude CoinGecko établit que les prix moyens des terrains virtuels avaient déjà plongé de 72 % depuis leurs sommets dès juin 2024, avec The Sandbox en repli de 95 %, Decentraland de 89 %, et Otherdeed for Otherside de 85 % par rapport aux niveaux planchers moyens du cycle. Des marques françaises, des distributeurs, et des milliers d’investisseurs particuliers avaient misé sur cet immobilier d’un genre nouveau. Aujourd’hui, la plupart de ces terrains sont vides. Cette enquête reconstitue la mécanique d’une bulle, ses acteurs français, et ce qu’il en reste.
Au programme
- Les parcelles Decentraland et Sandbox ont perdu entre 89 % et 95 % de leur valeur depuis 2022, selon CoinGecko.
- Carrefour, Casino, HighCo et des marques de luxe ont investi des centaines de milliers d’euros dans ces terrains virtuels.
- En août 2025, Animoca Brands a licencié plus de la moitié des 250 employés de The Sandbox et écarté ses 2 cofondateurs français.
Comment les terrains virtuels ont-ils atteint des valorisations délirantes ?
Au début 2022, il fallait débourser l’équivalent de 37 230 dollars pour une parcelle dans Decentraland et 35 000 dollars sur The Sandbox. À l’époque, certaines marques n’hésitaient pas à payer ce prix pour s’approprier les adresses les plus exposées des avenues virtuelles ou assurer leur présence dans des “quartiers” dédiés à la mode et au luxe.
Cette valorisation reposait sur une logique d’offre limitée, mimant la rareté de l’immobilier physique. Sandbox et Decentraland affichaient alors des prix planchers moyens de respectivement 1,91 ETH et 1,73 ETH. Cet extrême coïncidait avec un intérêt record pour le métavers : Google Trends montrait des pics historiques sur la requête “Metaverse” en 2022, en hausse de 106 % par rapport à 2021, avec un sommet en janvier 2022.
Le catalyseur était clair : depuis le changement de nom de Facebook en Meta en octobre 2021, de nombreuses grandes entreprises avaient décidé de suivre la tendance. Outre les géants tech mondiaux, plusieurs grands groupes français y voyaient une occasion de dynamiser leur activité. Les NFT de terrain devenaient à la fois un actif spéculatif et un outil de communication corporate.
Les cas les plus emblématiques illustrent l’excès. En décembre 2021, une propriété de 9 parcelles jouxtant le terrain de Snoop Dogg dans The Sandbox s’est vendue environ 450 000 dollars. Cette même propriété affiche aujourd’hui une valeur plancher d’environ 1 025 dollars : une perte de l’ordre de 99,8 % par rapport au prix d’achat. Le célèbre terrain du “Fashion District” de Decentraland, un ensemble de 116 parcelles acquis par Metaverse Group pour 2,4 millions de dollars fin 2021, ne vaut plus aujourd’hui qu’environ 8 900 dollars.
Quelles entreprises françaises ont investi dans ces mondes virtuels ?
La France n’a pas été absente de cette ruée. Les groupes de distribution ont été parmi les premiers à franchir le pas.
Carrefour a officialisé l’achat d’un terrain virtuel dans The Sandbox. L’acquisition a été annoncée par Elodie Perthuisot, directrice en charge de la donnée, du e-commerce et de la transformation digitale du groupe. Dans le détail, Carrefour a acquis l’emplacement 33 147 pour 120 Ethereum. Au cours de l’époque, cela représentait un investissement d’environ 300 000 euros.
L’usage concret ? L’entreprise a développé un campus virtuel servant d’espace de recrutement, autrement dit un centre d’embauche dans le métavers. L’expérience a été abondamment médiatisée, puis n’a connu aucune suite publique. Le terrain existe toujours ; son activité, elle, s’est évaporée.
La société HighCo, spécialiste du marketing en France, a investi dans le métavers de Decentraland en y achetant un bâtiment via sa filiale Venturi. Cette acquisition d’HighCo est intervenue alors que Carrefour misait sur The Sandbox et que Casino annonçait développer une expérience de gaming dans TheSandboxGame.
Le groupe Casino a commencé à acheter des parcelles fin 2021, dans le but de proposer des expériences client. Via sa filiale immobilière Casino Immobilier, le groupe envisageait d’étendre progressivement ces présences à ses enseignes Monoprix et Franprix. Ces projets sont restés lettre morte.
Du côté du luxe, les participations à la Metaverse Fashion Week de Decentraland ont symbolisé le sommet de l’enthousiasme. L’engouement des marques fut tel que Decentraland organisait en mars 2022 la première Metaverse Fashion Week, un événement dont la liste comprenait des noms comme Dolce & Gabbana, Puma, Etro, Tommy Hilfiger, Philippe Plein, Karl Lagerfeld, Cavalli, IKKS et Selfridges. En 2022, Gucci a également investi dans le métavers avec un terrain sur The Sandbox.
La startup française METAV.RS a bouclé en octobre 2022 un tour de table de 3 millions d’euros pour développer sa solution de pilotage centralisée de la présence des marques dans les métavers. Fondée début 2022, elle se positionnait comme un intermédiaire entre les marques et les plateformes virtuelles, un métier qui ne trouvera jamais de marché de masse.
Pourquoi ces terrains virtuels sont-ils restés vides ?
La promesse centrale, des millions d’utilisateurs peuplant ces mondes virtuels, ne s’est jamais concrétisée. Derrière la chute des prix se cache une baisse de fréquentation documentée depuis 2022. Sur une période de 24 heures, DappRadar calculait que Decentraland et The Sandbox, alors valorisés chacun à plus d’un milliard de dollars, n’avaient respectivement réuni que 38 et 522 utilisateurs actifs.
Ces chiffres méritent une nuance : ils ne comptent que les utilisateurs ayant effectué une transaction, pas ceux s’étant connectés sans interagir. Mais le même mode de calcul estime que Decentraland et The Sandbox n’ont respectivement jamais dépassé 675 et 4 503 utilisateurs actifs. Pour des plateformes ayant levé des centaines de millions de dollars, l’écart avec les attentes est abyssal.
Plusieurs facteurs structurels expliquent ce désert. La plupart des achats de terrains virtuels étaient des investissements spéculatifs plutôt que des acquisitions destinées à un usage réel. Les barrières techniques, les coûts de développement et l’absence de stratégies de monétisation claires ont empêché les propriétaires de construire sur leurs parcelles, un fossé qui reste un défi central pour la viabilité à long terme du secteur.
La technologie blockchain portait par ailleurs un paradoxe : si elle garantissait la propriété via les smart contracts, elle ne garantissait pas la présence d’une audience pour peupler ces espaces. Posséder un terrain dans un métavers sans visiteurs revient à détenir un bâtiment commercial dans une ville fantôme.
Qu’est-il arrivé à The Sandbox, cofondé par des Français ?
L’histoire de The Sandbox est particulièrement éloquente, car la plateforme a des racines tricolores. The Sandbox a été développé par deux cofondateurs français, Arthur Madrid et Sébastien Borget, en 2011, avant d’être racheté par Animoca Brands en 2018.
La capitalisation du token SAND atteignait 6,2 milliards de dollars en 2021, pendant le dernier bull run. Après des années de marché baissier, ce chiffre s’est effondré à environ 700 millions de dollars, soit une perte de 90 %.
Le coup de grâce opérationnel est tombé en août 2025. Animoca Brands a procédé à une restructuration de grande ampleur : plus de la moitié des quelque 250 employés de The Sandbox ont été licenciés, et plusieurs bureaux mondiaux ont fermé. Animoca Brands a licencié plus de la moitié des 250 employés et déplacé les cofondateurs Sébastien Borget et Arthur Madrid vers de nouveaux rôles. Robby Yung a été nommé nouveau PDG de The Sandbox.
La restructuration a notamment entraîné la fermeture des bureaux en Argentine, Uruguay, Corée du Sud, Thaïlande et Turquie, ainsi que la fermeture probable du bureau lyonnais de la société. Une source avait indiqué qu’Animoca avait dépensé 300 millions de dollars sur The Sandbox en huit ans, sans être satisfait des résultats obtenus.
Lecture CryptoActu La trajectoire de The Sandbox condense tous les défauts du modèle : levées de fonds massives (93 millions de dollars de SoftBank en 2021), expansion internationale précipitée, et token dont la valeur servait autant de carburant que de thermomètre de la confiance. Quand la confiance s’est évaporée, les 300 millions investis par Animoca n’ont produit que quelques centaines d’utilisateurs actifs quotidiens, un ratio qui explique à lui seul le licenciement de plus de 125 personnes.
Que reste-t-il de ces investissements en 2026 ?
La situation n’est pas uniformément catastrophique. Le volume des ventes secondaires de parcelles et d’Estates dans Decentraland a atteint 4,2 millions de dollars au T4 2025, en hausse de 31 % sur le trimestre. Le prix moyen d’une parcelle s’est stabilisé autour de 3 800 MANA, après un creux de 2 100 MANA début 2024.
Le client web de Decentraland comptait environ 847 000 visiteurs mensuels uniques au T4 2025, selon les données de la Decentraland Foundation. Ces chiffres incluent des connexions sans wallet, mais ils signalent un usage qui dépasse la simple spéculation résiduelle.
Pour les marques françaises, le bilan est plus amer. Aucune des enseignes, Carrefour, Casino, HighCo, n’a communiqué sur un retour sur investissement mesurable, ni annoncé un développement significatif de ses terrains. Les terrains existent toujours sur la blockchain via des NFT vérifiables sur OpenSea, mais ils sont fonctionnellement dormants.
Les acheteurs précoces, entrés avant la flambée de 2021, ont en moyenne dégagé un bénéfice supérieur à 10 000 dollars par parcelle revendue. Les entrants tardifs ont généralement enregistré des pertes d’environ 1 000 dollars par parcelle. La rentabilité dépend désormais du développement d’expériences actives, d’événements ou de contenus générateurs de revenus plutôt que de la pure spéculation.
L’effondrement s’inscrit dans un contexte plus large. À mesure que 2024 avançait, le récit s’est largement effondré : Meta avait englouti plus de 70 milliards de dollars dans Reality Labs et Horizon Worlds peinait à retenir ses utilisateurs. Le secteur du métavers dans son ensemble a vu ses valorisations de tokens reculer de 80 à 95 %.
Les marques qui avaient misé sur ces terrains ont, pour la plupart, silencieusement réorienté leurs expérimentations vers d’autres formats, applications mobiles, intelligence artificielle générative, expériences en réalité augmentée. Le métavers de 2021-2022 ressemble moins à un futur retardé qu’à un chapitre fermé de l’histoire du Web3.
Pour ceux qui souhaitent comprendre comment ces mécanismes spéculatifs s’articulent avec la régulation des crypto-actifs en France, notre dossier sur les plateformes autorisées par l’AMF offre un point de repère utile. La question du cadre réglementaire applicable aux actifs virtuels, dont les terrains NFT, reste d’ailleurs ouverte, comme l’illustre notre enquête sur le lobbying crypto à l’Assemblée nationale.
Questions fréquentes
Combien valent aujourd’hui les terrains achetés dans Decentraland et The Sandbox ?
Le prix plancher moyen dans The Sandbox est tombé de 2,86 ETH en 2021 à 0,13 ETH en 2024, soit -95 %. Decentraland a suivi un parcours similaire : de 1,73 ETH en 2022 à 0,18 ETH, une baisse de 89 %. En valeur absolue, une parcelle achetée 37 000 dollars en 2022 ne vaut plus que quelques centaines à quelques milliers de dollars aujourd’hui, selon sa localisation.
Des entreprises françaises ont-elles réellement investi dans ces métavers ?
Oui. Carrefour a acquis une parcelle dans The Sandbox pour 120 ETH, soit environ 300 000 euros au cours de l’époque. HighCo a acheté un bâtiment dans Decentraland via sa filiale Venturi, Casino a investi via Casino Immobilier fin 2021. Des marques de luxe comme Gucci, Dolce & Gabbana et des enseignes comme IKKS ont participé à la Metaverse Fashion Week. Aucune de ces présences n’a débouché sur un usage commercial documenté à ce jour. Pour un panorama des actifs numériques réglementés accessibles aux investisseurs français, voir notre guide sur les plateformes enregistrées.
The Sandbox a-t-il vraiment licencié la moitié de ses effectifs ?
Oui : en août 2025, plus de 50 % des quelque 250 employés de The Sandbox ont été licenciés, avec la fermeture de plusieurs bureaux mondiaux. Le token SAND avait chuté de près de 90 % par rapport à son pic, laissant la trésorerie du projet, estimée entre 100 et 300 millions de dollars, comme principal enjeu de la restructuration. Les cofondateurs français Arthur Madrid et Sébastien Borget ont été écartés de leurs rôles opérationnels.
À retenir : Les terrains virtuels de Decentraland et The Sandbox ont perdu entre 89 % et 95 % de leur valeur depuis 2022, effaçant des investissements chiffrés en centaines de milliers d’euros pour plusieurs acteurs français. La prochaine échéance à surveiller : la gouvernance de The Sandbox par le DAO d’Animoca, qui décidera de l’allocation d’une trésorerie de 100 à 300 millions de dollars, dernier actif tangible d’une aventure métavers à 300 millions de dollars de dépenses.
Retrouvez toutes nos investigations sur notre page enquêtes.
Sources
- CoinGecko – Metaverse Land Prices Plummet by Nearly 95% From Peak
- FashionNetwork – Métavers, la coûteuse révolution virtuelle qui n'aura pas lieu
- Blockworks – The Sandbox co-founders ousted from exec roles amid mass layoffs
- CoinDesk – The Sandbox Cuts 50% Staff, Restructures as Animoca Brands Take Control
- La Revue du Digital – Carrefour achète un terrain dans le métavers de Sandbox
- La Revue du Digital – Des magasins éphémères dans le métavers, HighCo
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