La finance décentralisée n’est pas au mieux de sa forme en cette fin 2020. Les records qu’elle établit sont de ceux dont on se passerait bien. La chute engagée pousse bon nombre d’analystes et d’investisseurs à y voir l’éclatement de la bulle spéculative qui s’en était emparée, sur le modèle des ICO. Alors, la DeFi est-elle en train de faire sa crise ?

Au programme : pourquoi la DeFi corrige, ce qui la rapproche du crash des ICO de 2018, et ce qu’il est advenu de cet écosystème jusqu’en 2026.

La hausse de la DeFi engagée depuis le début de l’année 2020 ne trompait personne sur sa tendance quelque peu artificielle. En particulier lorsque des « projets » aussi improbables que leurs noms alimentaires se sont emparés de ce qui était jusque-là une affaire sérieuse. Le tout transformant une expérience économique décentralisée en un champ de bataille numérique dont seul le score importait.

Car lorsqu’on aborde le sujet de la DeFi, il est important de distinguer les protocoles historiques et l’agriculture industrielle des Yields Farmers. Une formule au rendement intensif qui porte bien son nom, mais qui n’a rien du petit fermier bio accroché à ses outils manuels. Sa volonté de rendement immédiat sans aucune perspective de moyen ou long terme a peut-être eu raison de l’écosystème encore fragile de la jeune pousse DeFi.

Le liquidity mining m’a tuer

Un dérapage dont le point de bascule a très clairement été la mise en place généralisée du principe de liquidity mining. Une sorte de super engrais dont l’épandage généralisé a été fait en dehors de toute étude préalable. Cela alors même que son usage dans le milieu des cryptomonnaies a toujours été entaché de polémiques proches des scams.

Et ce qui devait arriver arriva. L’appât du gain a (encore une fois) effacé la beauté du projet. Cette expérience de finance numérique décentralisée censée changer le monde est devenue un parc de jeu pour des Yield Farmers immatures. Une réalité dont le point culminant peut être identifié par un effacement progressif de la frontière entre protocole et scam.

Le marché de la DeFi a alors perdu tout contact avec la réalité, malgré les avertissements répétés d’acteurs historiques de la cryptosphère assistant au gonflement de cette bulle sans rien pouvoir y faire. Jusqu’à ce qu’elle éclate.

La DeFi en chute libre

L’effondrement de fin 2020 du marché de la DeFi est à l’image de sa hausse. Encore faut-il séparer la chute parfois dramatique du cours de certains jetons et la valeur totale bloquée (TVL) dans son univers. Cette dernière n’a pas encore la forme de l’effondrement annoncé, même si une nette tendance à la baisse semble infléchir sa courbe. Ce n’est pas la première fois, et ce mouvement nécessite une confirmation plus précise.

Cependant, les chiffres ne sont pas bons. Certains projets de cette DeFi en mode explosion perdent parfois plus de 90 % de leur valeur par rapport à leurs récents sommets. Il suffit de voir le SUSHI de la plateforme SushiSwap, un DEX basé sur le modèle d’AMM, qui s’effondre depuis son pic estival. Le jeton CRV de Curve n’est pas loin derrière, dans des proportions comparables.

Vers un effondrement de type ICO ?

Une réalité qui ravive le spectre d’un scénario d’effondrement version Initial Coin Offering (ICO) de début 2018. Une blessure encore ouverte pour les victimes de cette descente aux enfers historique dont les conséquences se font encore sentir. Et qui avait déjà été abordée en interview par Konstantin Richter, PDG de la structure Blockdaemon, début septembre 2020.

« Le recyclage de l’argent et de l’effet de levier, créant des pompes folles apparemment sorties de nulle part, rime avec ce que nous avons vu en 2017. Il sera révélateur de voir comment la DeFi apprendra des erreurs de 2017 pour bâtir une finance d’avenir. » – Konstantin Richter, PDG de Blockdaemon

Car sans tuer les projets qui les soutiennent, la chute des cryptomonnaies peut aller chercher des plus bas abyssaux. En particulier au regard de sommets parfois alimentés de façon totalement artificielle. C’est bien en cela que le risque de reproduction de l’exemple des ICO est à prendre en compte. La comparaison avec le capital-risque venu remplacer les ICO éclaire d’ailleurs ce basculement.

Une sélection naturelle nécessaire ?

Une réalité qui n’épargne pas le jeton UNI de la plateforme Uniswap, même s’il recule moins fortement. Son protocole, lui, poursuit sa hausse avec plusieurs milliards de dollars de TVL. Une indication encourageante qui laisse penser que cette chute pourrait faire le ménage au sein de cet univers.

Ce serait l’occasion de mettre en évidence les projets les plus solides face à la crise, sans pour autant signifier la mort de la DeFi dans son ensemble. La couche de spéculation intensive construite au-dessus pourrait, elle, s’en trouver fortement compromise. Comme le rappelle la frénésie DeFi vue par les pros, ce n’est pas forcément la pire des nouvelles.

Il suffit de constater comment cet univers de la finance 2.0 s’est relevé du jeudi noir de la mi-mars 2020. Le marché actuel des cryptomonnaies n’est pas celui des ICO de 2017. Il peut s’appuyer sur une maturité qui devrait lui être salutaire, portée par des briques solides comme les protocoles de prêt décentralisé (lending) et le rôle des stablecoins.

Cette baisse n’est probablement que le retour de bâton inévitable mais passager face à l’hystérie suscitée par la mise en place très (trop) rapide de la DeFi. Une correction nécessaire qui permet de remettre les pendules à l’heure, sans forcément annoncer la fin des festivités.

Depuis : ce qu’est devenue la DeFi jusqu’en 2026

Avec le recul, la correction de fin 2020 n’a effectivement pas tué la DeFi. La valeur totale bloquée a explosé pendant le bull market suivant, atteignant un sommet historique d’environ 178 milliards de dollars en novembre 2021, selon les agrégateurs de données comme DefiLlama.

La vraie épreuve du feu est venue plus tard. En mai 2022, l’effondrement de l’écosystème Terra (LUNA) et de son stablecoin algorithmique UST a effacé environ 50 milliards de dollars de capitalisation en quelques jours, d’après les analyses universitaires. Une faillite qui, combinée à la chute de FTX, a ramené la TVL globale sous les 40 milliards de dollars mi-2023.

Le parallèle avec les ICO s’est donc vérifié en partie : beaucoup de projets opportunistes ont disparu, exactement comme la sélection naturelle anticipée en 2020. Mais l’infrastructure de fond a tenu. Uniswap, Aave et Curve, déjà présents en 2020, figurent toujours parmi les plus gros protocoles en 2026, aux côtés de nouveaux venus liés au staking liquide et au restaking.

À l’inverse, les jetons spéculatifs cités à l’époque n’ont pas récupéré. SUSHI s’échange en 2026 à quelques dizaines de centimes, soit environ 99 % sous son sommet de 2021. La distinction entre protocole utile et jeton spéculatif, esquissée dès cet article, reste la grille de lecture la plus juste.

En 2026, la TVL globale oscille autour de 100 à 160 milliards de dollars selon les méthodologies de comptage, l’écosystème Ethereum captant à lui seul la majeure partie. Pour suivre le sentiment de marché en temps réel, l’indice Fear and Greed et la heatmap des cryptomonnaies restent des outils utiles, tout comme un simple convertisseur crypto pour situer les ordres de grandeur.

Le verdict de 2020 se confirme donc : la DeFi a bien fait sa crise, mais c’était une purge, pas un enterrement. Pour aller plus loin sur le sujet, l’ensemble de nos analyses est regroupé dans la catégorie DeFi, et l’interaction concrète avec ces protocoles passe le plus souvent par un wallet comme MetaMask.

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