En 2024, le volume total des transactions illicites en crypto a atteint 40 milliards de dollars, soit 0,15 % du volume mondial, selon le rapport annuel de Chainalysis. Ce chiffre cache un basculement structurel : Bitcoin n’est plus le vecteur dominant. Les stablecoins, Monero et les mixeurs ont reconfiguré la géographie financière de la criminalité crypto depuis l’article publié ici en janvier 2018.
Au programme
- Les stablecoins (USDT sur réseau TRON principalement) concentrent 60 à 70 % des flux illicites identifiés en 2024 (Chainalysis, 2025)
- Monero couvre encore 40 % des paiements de ransomware, mais résiste moins bien aux outils forensiques de nouvelle génération
- Bitcoin reste traçable dans plus de 90 % des cas grâce à Chainalysis Reactor, TRM Labs et Elliptic
Ce que l’article de 2018 avait anticipé
En janvier 2018, cet article documentait un glissement naissant : les criminels commençaient à délaisser Bitcoin au profit de Monero et Zcash, jugés moins traçables. Matt Suiche, fondateur de Comae Technologies, qualifiait alors Monero d’un des favoris des milieux souterrains, dans une déclaration rapportée par Bloomberg.
Ce diagnostic était juste. Mais le paysage a évolué bien au-delà de ces premières observations. La crypto-criminalité de 2026 est plus diversifiée, mieux financée et portée par des actifs que personne n’anticipait en 2018 : les stablecoins.
Pourquoi les stablecoins ont-ils supplanté Bitcoin dans la criminalité organisée ?
L’USDT sur réseau TRON concentre aujourd’hui 60 à 70 % des transactions illicites identifiées, selon Chainalysis. Ce retournement s’explique par 3 facteurs structurels.
D’abord, la liquidité : l’USDT se convertit instantanément en monnaie fiduciaire sur des centaines d’exchanges, y compris dans des juridictions peu régulées. Ensuite, le coût : sur TRON, une transaction revient à quelques centimes, contre plusieurs dollars sur Bitcoin en période de congestion. Enfin, la discrétion paradoxale : l’immense volume de transactions légitimes en stablecoins noie les flux suspects dans la masse.
Ce sont principalement des acteurs liés à l’évasion de sanctions (Iran, Russie, Corée du Nord) et aux arnaques de type “pig butchering” qui ont adopté ce vecteur. Ces escroqueries sentimentales organisées génèrent entre 3 et 5 milliards de dollars par an selon TRM Labs. Pour comprendre comment ces stablecoins s’articulent avec le reste de l’écosystème, notre dossier sur les stablecoins USDT et USDC pose les bases utiles.
Monero : toujours puissant, mais plus invincible que prévu
Monero reste l’outil de prédilection du ransomware. En 2024, 40 % des rançons payées à des groupes criminels ont transité par XMR, selon Chainalysis. Le protocole Ring Signatures masque les montants et les adresses, et les stealth addresses empêchent de lier expéditeur et destinataire sur la blockchain publique.
Pourtant, sa réputation d’intraçabilité absolue s’est fissurée. Depuis 2024, plusieurs équipes de recherche en forensics ont publié des méthodes statistiques capables d’identifier des patterns comportementaux dans certaines conditions. Monero n’est pas anonyme face aux techniques d’État les plus avancées : il est seulement nettement plus coûteux à analyser que Bitcoin.
“En tant que communauté, nous ne prônons certainement pas l’utilisation de Monero par les criminels. En même temps, si vous avez une monnaie décentralisée, ce n’est pas comme si vous pouviez empêcher quelqu’un de l’utiliser.” - Riccardo Spagni, développeur principal de Monero (Bloomberg, 2018)
Cette déclaration, qui date de l’époque de l’article original, reste pertinente dans sa logique. Les outils de confidentialité sont techniquement neutres. C’est leur usage qui pose question.
Comment les autorités traquent-elles les flux illicites en 2026 ?
En 2026, 3 acteurs structurent le marché du forensics blockchain : Chainalysis, TRM Labs et Elliptic. Leurs outils reconstituent des chaînes de transactions complexes, croisent des données d’exchange et identifient des wallets liés à des entités sanctionnées.
L’IRS américain utilise ces services depuis 2015 pour démasquer les fraudeurs fiscaux. En 2025, le Département du Trésor a partiellement levé les sanctions contre Tornado Cash, le mixeur Ethereum mis sous sanctions OFAC en août 2022, après une décision judiciaire favorable. Cette levée partielle ne constitue pas un feu vert : les exchanges américains restent interdits d’interagir avec des wallets liés à des activités suspectes via ces outils.
Le groupe Lazarus, bras cybercriminel nord-coréen, illustre les limites de l’anonymisation même sophistiquée. Malgré l’utilisation de mixeurs et de bridges cross-chain, Chainalysis et TRM Labs ont attribué plus de 3 milliards de dollars de vols à cette entité depuis 2017, dont 1,5 milliard lors du hack de Bybit en février 2025. Notre dossier sur les grands hacks crypto revient en détail sur cette affaire et ses implications pour la sécurité des exchanges.
Quel est le vrai poids de la criminalité dans l’écosystème crypto ?
Avec 40 milliards de dollars de transactions illicites en 2024, la crypto-criminalité représente 0,15 % du volume total des échanges mondiaux cette année-là. Le FMI estime que le blanchiment d’argent traditionnel pèse entre 2 et 5 % du PIB mondial chaque année, soit une proportion 15 à 30 fois supérieure.
Ce constat nuance le récit alarmiste dominant dans les médias généralistes, sans pour autant minimiser la gravité des crimes commis. Le ransomware a atteint 1 milliard de dollars de rançons payées en 2024, un record absolu selon Chainalysis. Le hack de Bybit seul a représenté 1,5 milliard de dollars volés en un seul événement. La proportion reste infime face aux flux légitimes, mais les montants en jeu ont crû très vite.
Lecture CryptoActu La comparaison avec le blanchiment traditionnel ne réhabilite pas la crypto-criminalité : elle rappelle que Bitcoin a longtemps servi de bouc émissaire commode dans des débats régulatoires où la monnaie fiduciaire reste, de loin, le vecteur le plus utilisé pour les crimes financiers graves.
Pourquoi Bitcoin reste-t-il encore utilisé malgré sa traçabilité ?
Avec 12 % des flux illicites identifiés en 2024, Bitcoin n’a pas disparu des pratiques criminelles. Sa liquidité incomparable et sa disponibilité universelle sur tous les exchanges expliquent cette persistance. Certains acteurs misent sur des mixeurs ou des techniques de “chain hopping” pour brouiller les pistes.
Le résultat est généralement décevant pour eux. Les outils de traçage on-chain ont atteint un niveau de maturité tel que Chainalysis Reactor reconstitue des flux complexes avec un taux de réussite élevé. La blockchain de Bitcoin est, par nature, un registre public permanent. Chaque tentative de dissimulation laisse des traces que les analystes exploitent, et les condamnations obtenues grâce à ces outils se comptent désormais par centaines aux États-Unis et en Europe.
À retenir
Depuis 2018, la crypto-criminalité a migré du Bitcoin vers les stablecoins et Monero, plus discrets ou plus liquides selon les usages. Les outils forensiques ont suivi cette évolution à un rythme soutenu. À surveiller : la guerre d’usure entre développeurs de protocoles privacy et laboratoires d’analyse on-chain, dont l’issue redéfinira les marges de manœuvre des deux camps dans les années à venir.
Questions fréquentes
Quelle cryptomonnaie est la plus utilisée par les criminels en 2024 ?
Les stablecoins, principalement l’USDT sur réseau TRON, représentent 60 à 70 % des transactions illicites identifiées en 2024 selon Chainalysis. Ils ont supplanté Bitcoin grâce à leur liquidité immédiate et leurs frais quasi nuls, en particulier pour le contournement de sanctions et les arnaques organisées de type pig butchering.
Monero est-il vraiment intraçable en 2026 ?
Monero reste difficile à analyser, mais n’est plus considéré comme intraçable face aux techniques forensiques les plus avancées. Depuis 2024, des méthodes statistiques permettent d’identifier des patterns comportementaux dans certaines conditions. Il demeure nettement plus coûteux à analyser que Bitcoin, ce qui justifie son usage dans 40 % des paiements de ransomware selon Chainalysis.
Quel est le volume total de la crypto-criminalité en 2024 ?
Chainalysis estime ce volume à 40 milliards de dollars en 2024, soit 0,15 % du volume crypto mondial. Les postes principaux sont les arnaques pig butchering (3 à 5 Md$), le ransomware (1 Md$ de rançons) et les fonds volés (2,3 Md$, dont 1,5 Md$ pour le seul hack Bybit attribué au groupe Lazarus nord-coréen).
Comment les autorités tracent-elles les cryptomonnaies illicites ?
Des sociétés spécialisées comme Chainalysis, TRM Labs et Elliptic fournissent aux régulateurs des outils d’analyse on-chain. Ils croisent les données de transactions publiques avec des bases de wallets identifiés pour reconstituer des flux complexes. Plusieurs gouvernements européens ont adopté ces outils, et notre guide sur la sécurité des wallets explique comment les particuliers peuvent aussi se protéger.
Sources
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