En Argentine, l’inflation a atteint 118 % en 2024, son niveau le plus élevé depuis la crise de 2002, selon le FMI. Dans ce contexte, bitcoin et stablecoins sont devenus des instruments de préservation du capital pour des millions de ménages latino-américains, confirmant une dynamique déjà visible en 2019 - aujourd’hui bien plus profonde et structurée.

Au programme

  • L’Argentine affiche 118 % d’inflation en 2024 : le volume P2P de cryptomonnaies y dépasse 300 millions de dollars par mois (Chainalysis, 2024)
  • Le Venezuela, la Bolivie et le Brésil ont chacun franchi un cap réglementaire ou d’usage entre 2022 et 2024
  • Des plateformes régionales comme Bitso, Lemon Cash et Mercado Bitcoin supplantent les échanges P2P artisanaux des débuts

Pourquoi l’Amérique du Sud reste le laboratoire mondial du bitcoin ?

L’Amérique latine représentait en 2024 le troisième marché mondial pour l’adoption de cryptomonnaies, derrière l’Asie du Sud et l’Afrique sub-saharienne, selon le rapport annuel de Chainalysis. Ce classement n’est pas un hasard : la région cumule tous les facteurs qui favorisent l’adoption accélérée.

Inflation chronique, instabilité politique, économies informelles importantes et populations jeunes connectées forment un terreau unique. Ce que les économistes appellent parfois l’hyperbitcoinisation, l’idée qu’un actif déflationniste finit par supplanter une monnaie nationale défaillante, n’est plus une hypothèse théorique dans ces latitudes. C’est une réalité mesurable, trimestre après trimestre.

Ce qui a changé depuis 2019 tient à l’échelle. Les volumes ont été multipliés, les interfaces ont été simplifiées, et surtout les États ont basculé : certains régulent, d’autres légalisent, aucun n’ignore plus le phénomène.

Inflation 2024 et volumes P2P crypto en Amérique latine Diagramme comparant le taux d'inflation officiel 2024 et le volume P2P mensuel estimé en cryptomonnaies pour l'Argentine, le Venezuela et la Bolivie, avec indication du changement réglementaire bolivien. Inflation 2024 et volumes P2P crypto (LATAM) Argentine 118 % inflation 2024 300 M$/mois P2P Venezuela Hyperinfl. continue post-2018 ~1 Md$/an P2P Bolivie Pivot 2024 interdiction levée PSP autorisés BCB Sources : FMI, Chainalysis 2024, Banque centrale de Bolivie

Comment l’Argentine est passée de la crise au bitcoin en 10 ans ?

Avec 118 % d’inflation en 2024 et 8 défauts souverains en 200 ans d’histoire, l’Argentine reste le cas d’école mondial, selon le FMI. En 2018, le peso avait déjà perdu 50 % de sa valeur face au dollar, poussant les premières vagues d’épargnants vers des plateformes P2P. En 2024, la dynamique est radicalement différente : l’État lui-même a changé de posture.

Javier Milei, élu en novembre 2023 avec un discours ouvertement pro-dollarisation et favorable aux cryptomonnaies, a levé plusieurs restrictions sur les achats de devises étrangères. Le volume P2P de cryptomonnaies en Argentine dépasse désormais 300 millions de dollars par mois, selon Chainalysis. L’USDT sur la blockchain TRON domine ces échanges : ses frais réduits le rendent accessible pour les petits montants du quotidien.

Les plateformes locales comme Lemon Cash et Buenbit ont industrialisé cet accès. Là où en 2019 un Argentin devait négocier de gré à gré sur LocalBitcoins, il peut aujourd’hui ouvrir un compte en 10 minutes, recevoir son salaire en pesos et le convertir automatiquement en USDT. Cette infrastructure a changé la nature du phénomène : ce n’est plus une pratique de niche, c’est une habitude bancaire pour une frange croissante de la classe moyenne urbaine.

Lecture CryptoActu La comparaison entre 2019 et 2026 est frappante. En 2019, le recours au bitcoin en Argentine était une réponse d’urgence, artisanale et minoritaire. En 2026, c’est un comportement financier normalisé, porté par des applications mobiles comptant plusieurs millions d’utilisateurs. L’hyperbitcoinisation théorique est devenue, au moins partiellement, une réalité fonctionnelle dans le quotidien argentin.

Notre analyse des stablecoins comme outil de remises internationales développe les mécaniques qui rendent ce phénomène durable.

Qu’est-ce qui maintient le Venezuela en tête des usages crypto d’urgence ?

Le Venezuela illustre le cas le plus extrême : le volume P2P de cryptomonnaies y est estimé à près d’un milliard de dollars par an en 2024, selon The Block, ce qui place le pays parmi les premiers au monde rapporté à la taille de son économie. Depuis 2018, le bolivar vénézuélien a subi plusieurs redenominations successives sans régler l’hyperinflation sous-jacente.

L’USDT et le bitcoin y jouent des rôles distincts. L’USDT sert à payer le quotidien : épicerie, loyer, factures. Le bitcoin reste davantage un instrument d’épargne à long terme pour ceux qui ont les moyens d’en détenir. Les travailleurs expatriés envoient leurs remises via des plateformes crypto plutôt que par des opérateurs traditionnels dont les frais atteignent parfois 8 à 10 % du montant envoyé.

Ce que l’article de 2019 notait déjà sur la montée des volumes P2P vénézuéliens s’est donc non seulement confirmé mais amplifié. La différence tient à la professionnalisation des outils : Bitso et d’autres plateformes régionales ont remplacé les échanges informels entre particuliers, apportant davantage de liquidité et de sécurité opérationnelle.

Pour comprendre les rails techniques de ces transferts, notre article sur le bitcoin comme infrastructure de remises pour les migrants pose les bases.

Pourquoi la Bolivie et le Brésil ont-ils changé de posture en 2024 ?

La Banque centrale de Bolivie a officiellement autorisé en juin 2024 les transactions en cryptomonnaies via des prestataires de services de paiement enregistrés, selon la résolution publiée par la BCB. Ce revirement est notable : la Bolivie avait été l’un des premiers pays au monde à interdire le bitcoin en 2014. Les régulateurs reconnaissent désormais que l’interdiction pousse les usages vers des canaux non contrôlés.

Le Brésil a suivi une trajectoire différente, plus institutionnelle. La loi 14.478/2022 a posé le cadre juridique des exchanges brésiliens, permettant à Mercado Bitcoin de s’imposer comme le premier acteur domestique avec plusieurs millions de clients actifs. En parallèle, la Banque centrale brésilienne conduit depuis 2024 le pilote DREX (Real Digital), une monnaie numérique de banque centrale dont l’objectif est de coexister avec les cryptomonnaies privées dans un écosystème de paiement intégré, selon CoinDesk.

L’USDT reste la cryptomonnaie la plus échangée en volume en Amérique latine, devant le bitcoin. Cette préférence reflète moins une adhésion à la vision d’un système monétaire décentralisé qu’un pragmatisme économique : ce que les ménages cherchent, c’est l’accès au dollar. Les stablecoins l’offrent sans les contraintes des contrôles de capitaux.

Notre dossier sur le cadre réglementaire MiCA et son influence hors d’Europe permet de mesurer comment ces évolutions latino-américaines dialoguent avec les standards internationaux en cours de construction.

Pivots réglementaires crypto en Amérique latine (2022-2024) Timeline horizontale montrant les événements réglementaires clés : loi brésilienne 14.478 en 2022, pilote DREX en 2024, levée de l'interdiction bolivienne en juin 2024, et réformes Milei en Argentine en décembre 2023. Pivots réglementaires LATAM (2022-2024) 2022 Loi 14.478 Brésil Déc. 2023 Réformes Milei Argentine Juin 2024 BCB autorise PSP Bolivie 2024 Pilote DREX Brésil Sources : Banque centrale du Brésil, BCB, gouvernement argentin, CoinDesk 2024

Pérou, Colombie : quels usages persistent en dehors des crises monétaires ?

En 2019, le Pérou et la Colombie présentaient des profils atypiques : économies relativement stables mais volumes P2P élevés, en partie liés à des économies informelles importantes. Ce diagnostic reste pertinent en 2026, avec des nuances.

Au Pérou, la croissance du PIB est restée positive sur la période 2022-2024 malgré une instabilité politique persistante (5 présidents en 6 ans). Les volumes crypto y ont continué de progresser, portés moins par la nécessité monétaire que par l’inclusion financière. Une part significative de la population péruvienne reste non bancarisée, et les wallets crypto comblent partiellement ce vide fonctionnel.

En Colombie, la part des remises reçues via cryptomonnaies a progressé de manière mesurable selon les données de Chainalysis. Le pays demeure le deuxième émetteur de migrants en Amérique latine après le Venezuela, et ses diasporas utilisent de plus en plus le bitcoin et l’USDT comme rail de transfert. L’économie souterraine évoquée en 2019 reste une réalité, mais elle ne constitue plus le moteur principal de l’adoption : les usages légaux ont pris le relais et représentent désormais la majorité des volumes mesurables.

Notre comparatif des meilleurs exchanges disponibles en Amérique latine recense les plateformes actives dans ces marchés.

Questions fréquentes

Pourquoi les Argentins préfèrent-ils l’USDT au bitcoin en 2026 ?

L’USDT offre la stabilité du dollar sans les contraintes des contrôles de capitaux argentins. Avec une inflation à 118 % en 2024, les ménages cherchent avant tout une réserve de valeur, pas un actif spéculatif. L’USDT sur TRON combine frais minimes et liquidité immédiate via des applications comme Lemon Cash ou Buenbit, accessibles depuis un simple smartphone.

Quelles plateformes dominent le marché crypto en Amérique latine en 2026 ?

Bitso (Mexique, Argentine, Brésil), Mercado Bitcoin (Brésil), Lemon Cash et Buenbit (Argentine) ainsi que Ripio (multimarché) sont les acteurs dominants. Ils ont remplacé les places P2P comme LocalBitcoins, avec des interfaces grand public, des agréments réglementaires et des millions d’utilisateurs actifs. Notre comparatif des exchanges LATAM détaille leurs offres respectives.

La Bolivie a-t-elle vraiment légalisé les cryptomonnaies en 2024 ?

Oui. En juin 2024, la Banque centrale bolivienne a autorisé les prestataires de services de paiement enregistrés à traiter des transactions en cryptomonnaies. Ce revirement met fin à l’interdiction instaurée en 2014. Les exchanges doivent s’enregistrer auprès de la BCB pour opérer légalement sur le territoire bolivien.

Qu’est-ce que le DREX, la monnaie numérique brésilienne ?

Le DREX est le Real Digital, la monnaie numérique de banque centrale développée par la Banque centrale du Brésil, en phase pilote depuis 2024. Il vise à numériser les règlements interbancaires et à coexister avec les cryptomonnaies privées. Son déploiement grand public est attendu progressivement entre 2026 et 2027, selon CoinDesk.

À retenir

L’Amérique du Sud valide en 2026 ce que l’article de 2019 anticipait : les pays à instabilité monétaire chronique constituent le terrain d’adoption crypto le plus fertile au monde. La nouveauté tient à l’échelle industrielle du phénomène et à l’émergence d’acteurs régionaux structurés qui ont normalisé ces usages bien au-delà des cercles pionniers. À surveiller : le déploiement du DREX brésilien et l’impact des réformes Milei sur la dollarisation crypto de l’Argentine.

Sources