Le 17 octobre 2022, le ministre de l’Économie et des Finances Bruno Le Maire livrait à BFM Crypto un point de vue exhaustif sur le secteur des « crypto-actifs », mais également sur la DeFi. Une longue interview qui pouvait sembler déconnectée de la réalité du terrain. Car le ministre y envisageait de faire de la France le « camp de base en Europe » de cette économie numérique. Alors même que les politiques mises en place à l’encontre de ce secteur étaient tout sauf accueillantes. Mais rien de surprenant selon lui, car cela passerait par « rigueur, réalisme et pragmatisme ». Tout un programme.

À lire cette interview de Bruno Le Maire, l’on pouvait presque avoir l’impression que la France était un territoire ouvert à l’innovation. Pourtant c’est bien plus souvent dans la fuite des cerveaux et la réglementation punitive que le gouvernement s’était distingué vis-à-vis du secteur des cryptomonnaies. Avec une manière de protéger les investisseurs qui ressemblait plus à une punition collective, histoire d’être sûr de tuer le terrorisme et le blanchiment d’argent censés en gangrener la moindre parcelle numérique.

Toutefois, le discours avait alors changé de ton… ou de chargé de communication. Car il semblait que malgré les tensions du passé le secteur des cryptomonnaies soit devenu plus fréquentable pour le gouvernement français. Avec une déclaration d’intention qui nécessitait d’être accompagnée de faits : transformer la France en hub des crypto-actifs. Mais sans jamais déraper du cadre du règlement européen MiCA, dont une disposition visant à restreindre le minage en preuve de travail avait été écartée par le Parlement européen en mars 2022. Voilà pour le contexte « crypto-friendly » !

Bruno Le Maire, Le Bitcoin n’est pas une monnaie

Bien évidemment, Bruno Le Maire ne parlait jamais de « cryptomonnaies », mais toujours de « crypto-actifs ». Car seule la journaliste de BFM Crypto à l’origine de cette interview utilisait ce premier terme, banni du vocabulaire gouvernemental pour une raison évidente. Ces dernières ne sont pas des monnaies, mêmes crypto… et ne le seront jamais.

« Je le dis sans ambiguïté, notre monnaie doit rester l’euro et le bitcoin n’a pas vocation à devenir un moyen de paiement à grande échelle dans l’Union européenne. Il s’agit d’abord d’un sujet de cohésion sociale. (…) Il s’agit également d’un sujet de souveraineté. Nous ne pouvons être maîtres de notre destin sans maîtriser en Europe notre politique monétaire. »

Bruno Le Maire

Un statut que Christine Lagarde refuse également aux stablecoins, pas même capables d’être des devises à ses yeux. Et cela alors qu’un stablecoin adossé à l’euro, l’Euro Coin (EUROC, devenu EURC), avait été lancé le 30 juin 2022 par la société américaine Circle, émettrice de l’USDC. À ne pas confondre avec un euro numérique de banque centrale. Une éventualité à laquelle Bruno Le Maire ne s’opposait pourtant pas, indiquant que cela pourrait être envisageable dans le cadre de MiCA, si toutefois une « stricte parité » pouvait être assurée avec l’euro.

Bruno Le Maire, Un hub crypto estampillé PSAN

Une sorte de guerre de la terminologie dont on se demandait si la journaliste et Bruno Le Maire parlaient de la même chose. Oui, de toute évidence, puisque la question de la réglementation s’était imposée. Avec la nécessité de développer un hub crypto qui devrait se conformer à la réglementation européenne et, avant l’entrée en application de MiCA, nationale. C’est-à-dire avec l’obtention du fameux PSAN, décroché par Binance en mai 2022 puis par Crypto.com en septembre de la même année.

Une interview qui était également l’occasion d’aborder le sujet de la DeFi. Une tendance à côté de laquelle Bruno Le Maire ne souhaitait pas passer, tout en se réjouissant de l’entrée de grands groupes bancaires dans cette nouvelle aventure numérique. Avec un passage à propos de la fiscalité qui semblait décidé à séparer cryptomonnaies et actions. Sachant que le gouvernement souhaitait alors utiliser l’année 2023 pour approfondir ces réflexions.

Près de quatre ans plus tard, le bilan est plus mesuré que l’annonce. L’enregistrement renforcé des PSAN, voté fin 2022 dans le projet de loi d’adaptation au droit de l’Union européenne puis inscrit dans la loi du 9 mars 2023, s’impose aux nouveaux entrants depuis le 1er janvier 2024. Le règlement MiCA est entré en vigueur le 29 juin 2023, avant de s’appliquer aux stablecoins le 30 juin 2024, puis au reste du secteur le 30 décembre 2024. La période transitoire dont bénéficiaient les PSAN français s’est refermée le 1er juillet 2026. Bruno Le Maire, lui, a quitté Bercy en septembre 2024, remplacé par Antoine Armand. Quant au « camp de base » promis, aucun décompte public consolidé ne permet d’affirmer que la France concentre les agréments MiCA délivrés en Europe : l’AMF relevait encore début 2026 qu’une part importante des PSAN enregistrés n’avait pas obtenu son agrément. Le hub annoncé en octobre 2022 reste donc un objectif politique plus qu’un résultat démontré.

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