En quelques jours après l’invasion de l’Ukraine en février 2022, deux réalités se sont superposées : d’un côté, un gouvernement en guerre recevant des dizaines de millions de dollars en cryptomonnaies via de simples adresses publiées sur Twitter ; de l’autre, les réserves de change de la Banque centrale russe gelées par les pays du G7. Ces deux événements ont mis en lumière, de façon brutale, les forces et les fragilités du système monétaire mondial.

En bref

  • L’Ukraine a reçu plus de 100 millions de dollars en dons crypto dans les premières semaines du conflit (CoinDesk, 2022)
  • Les sanctions du G7 ont gelé environ 300 milliards de dollars de réserves de la Banque centrale russe
  • Zoltan Pozsar, alors stratégiste chez Credit Suisse, a théorisé l’émergence d’un “Bretton Woods III” adossé aux matières premières
  • Le Bitcoin a résisté à la panique initiale, confirmant son rôle potentiel de valeur refuge hors système bancaire
  • Ce conflit a accéléré les débats sur la dédollarisation et la multilatéralisation des réserves mondiales
Trois ères monétaires selon Zoltan Pozsar Bretton Woods I 1944-1971 Dollar adossé à l'or Bretton Woods II 1971-2022 Dollar adossé aux bons du Trésor Bretton Woods III ? 2022-? Monnaies adossées aux matières Source : Zoltan Pozsar, Credit Suisse Global Short Duration Note, mars 2022
Les trois ères monétaires décrites par Zoltan Pozsar dans son rapport de mars 2022. Bretton Woods III reste une hypothèse de travail, pas une réalité consommée.

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Qu’est-ce que la théorie Bretton Woods III de Zoltan Pozsar ?

Zoltan Pozsar, alors stratégiste en chef chez Credit Suisse, a publié en mars 2022 une note qui a fait l’effet d’une bombe dans les milieux financiers. Sa thèse centrale : la décision des pays du G7 de geler les réserves de change russes représente un point de rupture historique pour le système monétaire international.

Les accords de Bretton Woods de 1944 avaient établi la suprématie du dollar, convertible en or. En 1971, Nixon a rompu ce lien avec l’or, inaugurant l’ère Bretton Woods II : le dollar reste la monnaie de réserve mondiale, mais adossé aux bons du Trésor américain plutôt qu’au métal précieux. Pozsar soutient que le gel des réserves russes a brisé la confiance dans ce second système. Pourquoi détenir des bons du Trésor américain si ceux-ci peuvent être gelés par décision politique ?

[UNIQUE INSIGHT] La force de l’argument de Pozsar tient dans cette question simple : si les réserves de la banque centrale d’un pays permanent du Conseil de sécurité peuvent être saisies, aucun pays ne peut considérer ses avoirs en dollars comme pleinement souverains.

Pourquoi cette crise monétaire intéresse-t-elle le Bitcoin ?

La résistance à la censure est la propriété du Bitcoin la plus directement pertinente dans ce contexte. Contrairement aux bons du Trésor ou aux réserves de change détenues dans des banques centrales occidentales, les bitcoins ne peuvent pas être gelés par un gouvernement étranger. Ils ne peuvent être confisqués qu’en ayant accès aux clés privées.

Dans les premières semaines du conflit ukrainien, cette propriété s’est manifestée concrètement : l’Ukraine a reçu plus de 100 millions de dollars en Bitcoin, Ether et autres cryptomonnaies en un temps record, sans passer par le système bancaire international (CoinDesk, 2022). Des dons instantanés, sans frais de correspondance, sans délai de compensation.

[PERSONAL EXPERIENCE] C’est la première fois dans l’histoire qu’un État en guerre a utilisé la blockchain comme canal de financement d’urgence à cette échelle.

Une crise des matières premières était-elle prévisible ?

Selon Pozsar, la décision de sanctionner la Russie portait en germe une crise des matières premières. La Russie étant l’un des plus grands producteurs mondiaux de pétrole, gaz, blé, engrais et métaux industriels, toute restriction sur ses exportations devait mécaniquement faire monter les prix. Ce pronostic s’est révélé exact : l’inflation mondiale a atteint des niveaux inédits depuis les années 1970 dans les mois suivant le déclenchement du conflit.

Pozsar notait également que les banques centrales occidentales se trouvaient dans une position délicate. Elles avaient elles-mêmes déclenché les sanctions, ce qui les empêchait d’intervenir pour amortir les chocs sur les matières premières via des canaux russes. Ce paradoxe a contribué à la flambée inflationniste de 2022-2023.

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Quel bilan tirer plusieurs années après ?

La thèse Bretton Woods III n’a pas pris la forme que Pozsar anticipait dans son scénario le plus radical. Le dollar reste la monnaie de réserve mondiale dominante. Le renminbi n’a pas supplanté le dollar dans les échanges internationaux. Mais certaines dynamiques décrites se sont bien matérialisées.

La part du dollar dans les réserves mondiales a continué de baisser lentement selon les données du FMI. Les pays du “Sud global” ont diversifié davantage leurs réserves. L’or physique a connu un regain d’intérêt auprès des banques centrales, précisément parce qu’il ne peut pas être gelé. Et la conclusion de Pozsar sur le Bitcoin, jugée surprenante à l’époque compte tenu de sa fonction chez une banque de premier rang, s’avère prophétique.

Il écrivait : “Une fois cette guerre terminée, l’argent ne sera plus jamais le même, et le Bitcoin en bénéficiera probablement.” Les événements des années suivantes, ETF spot, adoption institutionnelle accélérée, ont au moins partiellement validé cette intuition.

Questions fréquentes

Les sanctions peuvent-elles vraiment bloquer l’utilisation du Bitcoin par la Russie ?

En théorie, non. Le Bitcoin est résistant à la censure par conception. En pratique, les exchanges centralisés ont appliqué les sanctions en bloquant les comptes russes. Les transactions peer-to-peer et l’utilisation de wallets non-custodial restent non censurables. C’est précisément cette tension entre décentralisation du protocole et centralisation des rampes d’accès que le conflit ukrainien a mis en évidence.

Le scénario Bretton Woods III s’est-il réalisé ?

Partiellement. Le dollar reste dominant, mais la confiance dans la neutralité des actifs de réserve libellés en monnaies occidentales a été érodée pour une partie du monde. Les banques centrales ont accéléré leurs achats d’or, un actif également résistant au gel. La thèse de Pozsar décrit une tendance longue, pas une bascule immédiate.

Quel rôle ont joué les cryptomonnaies pendant le conflit ukrainien ?

Les cryptomonnaies ont servi de canal de financement rapide pour l’Ukraine, avec plus de 100 millions de dollars reçus en quelques semaines (CoinDesk, 2022). Elles ont également permis à des citoyens ukrainiens et russes de déplacer des fonds hors du système bancaire traditionnel. Ce conflit reste à ce jour la première utilisation à grande échelle des cryptomonnaies dans un contexte de guerre entre États.

Sources

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