En mars 2021, le musée de l’Ermitage de Saint-Pétersbourg annonçait sa première exposition de NFTs, dans un contexte de frénésie généralisée pour l’art numérique tokenisé. L’initiative semblait logique : les NFTs promettaient une nouvelle façon de certifier et de vendre des droits sur des oeuvres. Cinq ans plus tard, la plupart des programmes NFT muséaux ont été abandonnés. Ce que cette histoire révèle sur les tensions entre patrimoine culturel et spéculation vaut la peine d’être examiné.
En bref
- L’Ermitage a vendu 5 NFTs de maîtres (da Vinci, Van Gogh, Giorgione, Kandinsky, Monet) sur Binance NFT en 2021, pour 440 500 USD au total (CoinTelegraph, 2021).
- L’Uffizi a vendu un NFT du Doni Tondo de Michel-Ange pour 240 000 USD mais n’a reçu que 70 000 USD (RightClickSave, 2021).
- Le British Museum a vu la valeur ETH de ses NFTs divisée par 4 entre novembre 2021 et juin 2022 (MuseumNext, 2022).
- Post-2022 : l’effondrement du marché a gelé les programmes NFT muséaux, la plupart abandonnés.
- Les droits d’auteur restent non résolus : posséder un NFT ne confère pas de droit de reproduction sur l’oeuvre originale.
Comment l’Ermitage a vendu des NFTs de Léonard de Vinci en 2021
L’Ermitage a généré 440 500 USD en vendant 5 NFTs représentant des oeuvres de sa collection permanente sur la plateforme Binance NFT entre août et septembre 2021 (CoinTelegraph, 2021). Les paiements étaient acceptés en BUSD, BNB et ETH. Les oeuvres concernées : da Vinci, Van Gogh, Giorgione, Kandinsky et Monet. Pas les tableaux, bien sûr. Des tokens numériques certifiant un droit symbolique.
L’opération était techniquement réussie. 440 000 dollars pour vendre ce qui n’était, juridiquement parlant, que des certificats numériques sans droit de reproduction, sans accès exclusif à l’oeuvre physique : c’était un résultat remarquable, produit d’un marché en surchauffe.
Ce qui s’est passé ensuite l’est moins. Avec l’invasion de l’Ukraine en 2022 et les sanctions internationales contre la Russie, l’Ermitage s’est retrouvé coupé des circuits crypto internationaux. Le programme NFT a été suspendu sans suite officielle.
La vente de l’Ermitage illustre un paradoxe fondamental des NFTs muséaux : le musée vend quelque chose qui ne lui appartient pas vraiment au sens légal. Les droits patrimoniaux sur une oeuvre du domaine public sont complexes. Tokeniser une reproduction de Léonard de Vinci crée une illusion de propriété exclusive sur ce qui est par définition accessible à tous.
L’Uffizi : 240 000 dollars sur le papier, 70 000 dollars en réalité
L’expérience du musée des Offices à Florence mérite d’être racontée précisément parce qu’elle révèle les frictions cachées derrière les annonces triomphales. En 2021, l’Uffizi a vendu un NFT du Doni Tondo de Michel-Ange pour 240 000 USD (RightClickSave, 2021).
Le musée n’a reçu que 70 000 USD. Le reste a été absorbé par les frais de la plateforme et les intermédiaires. Soit moins d’un tiers de la somme affichée. Pour une institution publique gérant un patrimoine national, cette opacité sur la distribution des revenus a posé des questions légitimes sur la pertinence du modèle.
Le British Museum et la chute de l’ETH
Le British Museum a vendu des NFTs de gravures de Hokusai via la plateforme LaCollection en novembre 2021. Les acheteurs ont payé en ETH, au moment où celui-ci culminait près de 4 800 dollars. En juin 2022, l’ETH avait perdu plus de 75% de sa valeur. La valeur en dollars de ces NFTs avait été divisée par 4 (MuseumNext, 2022).
Les acheteurs avaient payé une prime pour des oeuvres d’un musée iconique, dans une monnaie volatile. C’est une leçon douloureuse sur le risque de change caché dans les achats NFT libellés en crypto.
Les droits d’auteur : le problème non résolu des NFTs muséaux
Acheter un NFT d’une oeuvre du Louvre, de l’Ermitage ou du British Museum ne confère aucun droit de reproduction. Le token certifie la possession d’un fichier numérique associé à une oeuvre. Il ne confère aucun droit sur l’oeuvre elle-même, aucun droit d’exposition, aucun droit d’impression.
Pire : comme le soulignait la chercheuse Primavera de Filippi du CNRS, un NFT ne représente pas une copie de l’oeuvre mais seulement son “hash”, son empreinte numérique. L’oeuvre elle-même peut être déplacée, supprimée ou devenir inaccessible sans que le token change d’état.
Ce vide juridique a refroidi les institutions les plus prudentes. Elles ne voulaient pas vendre quelque chose dont les droits restaient flous, ni exposer leur réputation à des acheteurs déçus.
Post-2022 : pourquoi les musées ont abandonné leurs programmes NFT
L’effondrement du marché NFT à partir du printemps 2022 a été le facteur décisif. Mais d’autres raisons structurelles expliquent le gel des programmes muséaux (MuseumNext, 2023).
Premièrement, les frais de gaz Ethereum étaient prohibitifs pour des transactions de faible montant. Deuxièmement, l’empreinte carbone du minage proof-of-work était incompatible avec les politiques environnementales de nombreuses institutions publiques. Troisièmement, les équipes museales n’avaient pas l’expertise interne pour gérer des portefeuilles crypto ou répondre aux questions des acheteurs sur la conservation de leurs tokens.
Le passage d’Ethereum au proof-of-stake en septembre 2022 a résolu le problème énergétique, mais trop tard : la fenêtre d’enthousiasme grand public était déjà fermée.
La leçon la plus durable de l’expérience muséale avec les NFTs est peut-être celle-ci : les institutions culturelles ont une réputation multi-centenaire à protéger. Elles ne peuvent pas se permettre d’être associées à une bulle spéculative. Le timing de 2021 était le pire possible pour lancer des programmes durables.
Y a-t-il un avenir pour les NFTs dans les musées ?
Peut-être, mais sur des bases radicalement différentes. Quelques pistes émergent en 2025-2026. Certains musées explorent les NFTs non pas comme des produits spéculatifs mais comme des outils de membership. Un NFT “pass patron” donne accès à des vernissages privés, à des reproductions haute résolution, à des visites guidées exclusives.
D’autres s’intéressent aux NFTs pour la provenance et la certification des oeuvres physiques. Un tableau vendu avec un NFT sur sa blockchain d’origine, traçant l’historique complet des propriétaires : c’est un usage qui n’a rien de spéculatif et beaucoup de valeur pratique.
Ces usages se développent discrètement, loin des annonces fracassantes de 2021. Ce n’est pas un hasard : les équipes qui les portent ont retenu la leçon de l’Uffizi.
Citation capsule - pour référence L’Ermitage de Saint-Pétersbourg a vendu 5 NFTs de maîtres anciens (da Vinci, Van Gogh, Giorgione, Kandinsky, Monet) sur Binance NFT pour un total de 440 500 USD en 2021, selon CoinTelegraph. L’Uffizi a vendu un NFT du Doni Tondo de Michel-Ange pour 240 000 USD mais n’en a reçu que 70 000 USD après frais, selon RightClickSave. La plupart des programmes NFT muséaux ont été abandonnés après l’effondrement du marché post-2022, selon MuseumNext.
Questions fréquentes
L’Ermitage vend-il encore des NFTs en 2026 ?
Non. Le programme NFT de l’Ermitage a été suspendu après les sanctions internationales consécutives à l’invasion de l’Ukraine en 2022. La plateforme Binance NFT utilisée pour les ventes initiales a également considérablement réduit ses activités. Il n’existe aucune annonce officielle de reprise du programme.
Que possède-t-on réellement en achetant le NFT d’une oeuvre de musée ?
On possède un token numérique sur une blockchain, certifiant l’acquisition d’un fichier numérique associé à une oeuvre. Cela ne confère aucun droit de reproduction, aucun droit d’exposition et aucun droit sur l’oeuvre physique. La valeur est symbolique et dépend entièrement de ce que d’autres acheteurs accepteront de payer dans le futur.
Pourquoi les musées ont-ils autant perdu avec les NFTs ?
Plusieurs facteurs combinés : frais de plateforme élevés (l’Uffizi n’a reçu que 70 000 USD sur 240 000 USD de vente), effondrement de la valeur ETH entre 2021 et 2022 réduisant les gains réels, absence de cadre juridique clair sur les droits transférés, et coût en temps humain de la gestion technique. La fenêtre de la bulle 2021 était étroite et difficile à exploiter sereinement pour des institutions publiques.
Sources
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