Le 24 septembre 2021 restera une date charnière pour l’industrie crypto en Corée du Sud. Ce jour-là expirait l’obligation d’enregistrement des plateformes d’échange auprès du régulateur financier. La grande majorité n’a pas pu se conformer à temps. En 2026, cette consolidation forcée est étudiée comme un cas d’école de régulation par l’obstacle.
En bref
- Deadline d’enregistrement auprès de l’unité de renseignement financier (FIU) fixée au 24 septembre 2021.
- Condition bloquante : détenir un compte bancaire en « nom réel » dans une banque sud-coréenne partenaire.
- 42 dossiers déposés, 29 agréments délivrés en décembre 2021 (24 plateformes d’échange et 5 conservateurs).
- Seules quatre plateformes (Upbit, Bithumb, Coinone, Korbit) ont conservé les paires en won ; Gopax est devenue la cinquième début 2022 grâce à la Jeonbuk Bank.
- Les chaebols représentaient 84 % du PIB en 2019 (Korea CXO Institute, 2019), un modèle de concentration que le marché crypto a reproduit sous pression réglementaire.
- Binance a supprimé le won de son offre en août 2021, avant la deadline.
Pourquoi l’enregistrement FSC était-il si difficile à obtenir ?
L’enregistrement semblait une formalité administrative. Il s’est révélé un obstacle quasi insurmontable pour la majorité des plateformes : la condition centrale, détenir un compte bancaire en nom réel dans une banque sud-coréenne, dépendait entièrement du bon vouloir des établissements commerciaux.
Or, les banques coréennes ont adopté une posture très prudente vis-à-vis des exchanges. Elles n’ont accepté d’ouvrir des comptes qu’aux plateformes disposant déjà d’une taille critique et d’une réputation établie. Résultat : seuls Bithumb, Upbit, Coinone et Korbit ont pu satisfaire cette condition à l’échéance. Ce sont précisément les quatre acteurs qui captaient l’essentiel des volumes de transaction avant la deadline.
Les autres exchanges se sont retrouvés sans solution bancaire. Gopax et Huobi Korea ont négocié jusqu’au dernier matin sans aboutir. Au total, 42 opérateurs ont déposé un dossier et 29 ont été agréés en décembre 2021, dont 24 plateformes d’échange : celles sans compte en nom réel ont dû se rabattre sur des marchés crypto-contre-crypto, sans dépôt ni retrait en won.
Quelles étaient les raisons profondes de ce durcissement réglementaire ?
La sévérité du régulateur s’est construite sur plusieurs années de déconvenues. La Corée du Sud a subi une série de piratages majeurs, dont Upbit et Bithumb ont été victimes malgré leur taille. Les faux exchanges et les escroqueries ont aussi proliféré, exposant des milliers d’épargnants à des pertes significatives.
Le profil des victimes a pesé dans la décision politique. Les jeunes Coréens, confrontés à une économie qui leur offre peu de perspectives, ont massivement investi dans les cryptos, parfois en s’endettant pour spéculer, et se sont retrouvés en difficulté lors des krachs.
La FSC a donc agi sous double pression : protéger les investisseurs particuliers et rétablir l’ordre dans un secteur perçu comme hors de contrôle. L’interdiction des ICO annoncée dès septembre 2017, puis le retrait des cryptomonnaies anonymes (Monero, Dash, Zcash) à partir de 2019, formalisé par la réforme de mars 2021, avaient déjà signalé la direction prise.
Comment les exchanges étrangers ont-ils réagi ?
Les plateformes internationales n’étaient pas exemptées : la réglementation s’appliquait à tout service proposé à des résidents sud-coréens. Binance, déjà sous tension réglementaire sur plusieurs fronts, a choisi dès le 13 août 2021 de retirer les paires en won de son service pair-à-pair, les moyens de paiement en won et le support en coréen, plutôt que d’engager une procédure incertaine.
Cette réaction illustre une tendance plus large : face à des exigences complexes, les grands exchanges internationaux préfèrent souvent se retirer plutôt que de s’y conformer. La Corée du Sud n’est pas un marché marginal, mais le rapport coût-bénéfice de la conformité a incité Binance à y réduire son exposition. D’autres plateformes étrangères ont fait le même calcul, laissant le marché local encore plus concentré entre les mains des acteurs coréens agréés.
Quel bilan en 2026 ?
La consolidation de 2021 a produit ce que les critiques redoutaient : un marché crypto calqué sur le modèle économique du pays, dominé par un petit nombre d’acteurs. Le nombre de prestataires enregistrés a même reculé depuis, de 29 fin 2021 à 27 début 2026, et Upbit concentrait près de 70 % des volumes en won à l’été 2026.
Cette concentration n’a pas éliminé les risques pour les utilisateurs. Le régulateur a donc changé d’outil : la loi de protection des utilisateurs d’actifs virtuels, entrée en vigueur le 19 juillet 2024, impose la ségrégation des dépôts clients, la conservation d’une large part des actifs en portefeuille froid et sanctionne la manipulation de marché. La FIU a depuis engagé des procédures contre les plus grandes plateformes, à commencer par Dunamu, maison mère d’Upbit, pour des manquements anti-blanchiment.
En 2026, le marché reste actif mais en repli : les volumes des plateformes en won ont chuté de plus de moitié sur un an au premier semestre. Séoul a rouvert par étapes l’accès des personnes morales et prépare un second volet législatif consacré notamment aux stablecoins adossés au won. Le modèle de régulation par concentration reste discuté, et sert de contre-exemple face à MiCA en Europe, qui cherche à équilibrer protection des investisseurs et concurrence effective.
Questions fréquentes
Pourquoi les banques sud-coréennes refusaient-elles d’ouvrir des comptes aux exchanges ?
Les banques commerciales coréennes considéraient les exchanges comme des clients à risque élevé en matière de conformité anti-blanchiment, et craignaient des sanctions en cas de problème sur une plateforme qu’elles auraient soutenue. Seules les quatre grandes disposaient d’une réputation et d’une taille suffisantes pour les rassurer.
La réglementation de 2021 a-t-elle mis fin aux arnaques crypto en Corée du Sud ?
Non. La concentration a réduit le nombre d’acteurs potentiellement frauduleux, mais les plateformes agréées restent exposées aux cyberattaques et aux risques opérationnels. La réglementation a surtout amélioré la traçabilité des fonds et rendu plus difficile l’ouverture de plateformes non conformes.
Qu’est-il advenu des exchanges qui n’ont pas obtenu leur enregistrement FSC ?
Sur une soixantaine de plateformes en activité, seules 24 ont obtenu un agrément, et une vingtaine d’entre elles ont dû fonctionner sans dépôt en won. Les autres ont cessé d’opérer légalement à partir du 25 septembre 2021 ou se sont repositionnées sur des marchés étrangers. Le régulateur n’a pas accordé de délai supplémentaire, mais la porte n’est pas restée fermée : Gopax a obtenu un compte en nom réel auprès de la Jeonbuk Bank début 2022 et est devenue la cinquième plateforme autorisée à traiter le won.
Sources
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