La forte volatilité du marché du Bitcoin fait parfois oublier son rôle historique de monnaie. C’est pourtant dans cette optique qu’il a été créé il y a plus d’une décennie. Une fonction concrète dans les pays aux structures monétaires fragiles, qui paraît incongrue depuis les zones à stabilité monétaire forte. En octobre 2021, le cabinet Arcane Research publiait une prévision retentissante : 700 millions d’utilisateurs du Lightning Network d’ici 2030. Quatre ans et demi plus tard, l’écart entre le scénario et la réalité mérite un bilan factuel.
Au programme : la prévision d’Arcane Research, l’état réel du Lightning Network en 2026, et le retournement salvadorien.
Les réseaux de seconde couche ne sont pas une spécificité d’Ethereum. Leur vocation reste identique : réaliser des opérations en allégeant le poids qu’elles représentent sur la chaîne principale. Une nécessité pour les systèmes en Proof of Work, dont la sécurité s’accompagne d’une scalabilité limitée. La principale réponse côté Bitcoin prend la forme du Lightning Network, conçu pour des micro-paiements rapides et peu coûteux.
« Les critiques ont qualifié Bitcoin de technologie trop lente pour prospérer en tant que réseau de paiement. C’est en partie vrai, car sa capacité de débit en chaîne culmine à 7 transactions par seconde. La lenteur de la validation et de la génération, ainsi que les incitations pour les mineurs, sont fondamentales pour la proposition de valeur de Bitcoin : la sécurité. »
Cette tension entre sécurité et débit est précisément ce que le Lightning Network cherche à résoudre, en déplaçant les paiements hors de la blockchain principale.
Le pari d’Arcane Research en 2021
À l’automne 2021, le réseau connaissait une croissance soutenue. Le nombre de nœuds avait doublé sur l’année, et la capacité publique franchissait la barre des 3 000 BTC, soit environ 165 millions de dollars au cours de l’époque. Une partie de cette poussée suivait l’adoption du Bitcoin comme monnaie légale au Salvador en septembre 2021, premier pays au monde à franchir ce pas.

Dans son étude « The State of Lightning », Arcane Research dressait un état des lieux très optimiste. Le cabinet projetait que 90 % des Salvadoriens de plus de 15 ans auraient accès aux paiements Lightning d’ici 2026, et tablait sur 50 millions d’utilisateurs représentant 17 milliards de dollars de paiements annualisés pour les transferts et dépenses courantes avant 2030.
700 millions d’utilisateurs : l’hypothèse
L’estimation la plus surprenante de l’étude portait sur le secteur du gaming, ainsi que sur le streaming audio et vidéo. Des services reposant largement sur des micro-paiements, que des plateformes comme Spotify ou Netflix pourraient un jour facturer à la seconde ou à la minute. Arcane Research y voyait un potentiel de 364 000 milliards de transactions annuelles, soit une par seconde pour plus de 700 millions d’utilisateurs quotidiens d’ici 2030.

Cette projection s’appuyait sur l’extrapolation des données salvadoriennes de 2021. Les volumes de paiements affichaient alors une hausse mensuelle d’environ 20 %, avec une accélération marquée en septembre 2021. La capacité publique progressait elle aussi rapidement, nourrissant un récit de croissance exponentielle.
« Nous nous sommes concentrés sur l’utilisation grand public via les fournisseurs de portefeuilles, car nous pensons qu’il s’agit du meilleur outil de mesure de l’adoption. Par conséquent, les chiffres estimés ne prennent pas en compte l’activité des développeurs, le rééquilibrage des canaux et la plupart des transactions B2B. »
Le Lightning Network en 2026 : croissance, mais pas explosion
Le scénario exponentiel ne s’est pas vérifié. Le réseau a progressé, mais selon une logique de consolidation plutôt que d’expansion du nombre d’utilisateurs. Mi-mai 2026, la capacité publique dépasse 5 600 BTC, environ 490 millions de dollars, après un plus haut historique de 5 637 BTC atteint en décembre 2025. La capacité totale, canaux privés inclus, est estimée au-delà de 12 000 BTC.
En revanche, le nombre de nœuds publics, autour de 17 000, reste inférieur à son pic de 2022. Le réseau compte environ 40 000 canaux publics. Autrement dit, davantage de capital se concentre dans des canaux moins nombreux mais mieux connectés, opérés par des acteurs professionnels. Le coefficient de Gini de la capacité a grimpé vers 0,97 en 2025, signe d’une forte concentration de la liquidité.
Le volume mensuel de transactions Lightning a franchi pour la première fois le milliard de dollars en février 2026, porté en grande partie par le routage des plateformes d’échange et des entreprises. Une dynamique réelle, mais très éloignée des 364 000 milliards de transactions annuelles imaginées en 2021.
Le retournement salvadorien
Le pilier central de la prévision, le Salvador, s’est largement effondré. L’adoption du Bitcoin pour les paiements y a régulièrement reculé : 25,7 % des Salvadoriens déclaraient l’utiliser en 2021, contre 8,1 % en 2024. Loin des 90 % d’accès projetés pour 2026.
En décembre 2024, dans le cadre d’un prêt de 1,4 milliard de dollars du FMI, le pays a accepté de réduire ses achats de Bitcoin, de supprimer l’acceptation obligatoire par les commerçants et d’abandonner progressivement le portefeuille public Chivo. L’amendement à la loi a été voté en février 2025, retirant au Bitcoin son statut de monnaie légale en mai 2025. L’usage des paiements en BTC n’y est désormais plus contraignant.
Ce que ce bilan enseigne
L’épisode illustre les limites de l’extrapolation à partir de données précoces. Une croissance de 20 % par mois sur quelques semaines, prolongée mécaniquement, produit des chiffres vertigineux mais peu robustes. La diffusion réelle d’une infrastructure dépend d’un faisceau de facteurs, des frais à la volatilité du marché, de l’ergonomie des portefeuilles aux décisions politiques.
Le Lightning Network n’a pas disparu pour autant. Il reste l’une des solutions de paiement Bitcoin les plus actives, intégrée par plusieurs grandes plateformes et applications de transfert. Sa trajectoire ressemble davantage à celle d’une brique d’infrastructure spécialisée qu’à un raz-de-marée grand public.
Pour suivre l’écosystème, l’indice Fear and Greed, la carte de chaleur du marché et le convertisseur crypto offrent des repères. Les investisseurs cherchant une exposition régulée privilégieront aujourd’hui les ETF Bitcoin ou un courtier comme Coinhouse, tandis que la conservation longue durée passe par un wallet matériel tel que le Ledger Nano X.
Les paiements en Bitcoin restent par ailleurs concurrencés par les stablecoins, souvent préférés pour les transferts faute de volatilité. La sécurité du réseau, garantie par le Proof of Work, son hashrate et la mécanique du halving, demeure son atout structurel, mais elle n’a jamais suffi, à elle seule, à convertir une prévision ambitieuse en adoption de masse.
Sources
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