À l’aube d’une ère financière basée sur le numérique, l’économiste et chercheur en chef de la banque néerlandaise ING, Mark Cliffe, s’exprimait en 2019 sur le passage des monnaies fiduciaires aux monnaies numériques. Sept ans plus tard, ce diagnostic mérite un examen précis.
Au programme : la prédiction d’ING en 2019, l’échec du projet Libra, et l’état réel des CBDC en 2026.
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Les banques centrales émettront des monnaies numériques avant Facebook
Sujet épineux de l’année 2019, le stablecoin préparé par Facebook embrasait alors les débats entre régulateurs financiers et institutions politiques du monde entier. Prévue pour 2020, cette monnaie privée attisait la crainte de nombreux observateurs, sur la gestion de la vie privée comme sur son potentiel d’adoption susceptible de retirer une part du pouvoir monétaire aux banques centrales.
Dans une vidéo publiée à l’époque, Mark Cliffe, à la tête d’une équipe d’économistes du groupe ING, prédisait un basculement vers les monnaies numériques « au cours des deux ou trois prochaines années ». Selon lui, Libra constituait à la fois une menace et une motivation suffisante pour pousser les banques centrales à développer des alternatives numériques pour la base monétaire M0, soit les billets, les pièces et les dépôts.
La notoriété de Facebook représentait l’alerte principale. L’émission d’une monnaie privée pour plus de deux milliards d’utilisateurs, hors de tout contrôle institutionnel, pouvait déstabiliser l’écosystème financier international. Des responsables comme Donald Trump ou Bruno Le Maire, ministre français des Finances, avaient dénoncé la nature « privée » de ce projet, parfois en englobant d’autres cryptomonnaies comme le Bitcoin.
Se préparer à une compétition plutôt rude
Contrairement à Bruno Le Maire, qui affichait une hostilité frontale, Mark Cliffe préconisait une préparation à la concurrence. Son raisonnement intégrait l’évolution de la finance vers le numérique et les avantages d’une telle transformation pour les banques centrales.
« Vous pourriez vous débarrasser de la monnaie réelle et des billets, pour la rendre entièrement numérique, ce qui permettrait aux banques centrales d’aller encore plus loin sur le marché », expliquait-il en commentant les recherches actives de la banque centrale de Chine.
Cliffe estimait que cette tendance pourrait pousser de nombreux États à adopter une monnaie numérique pour mieux contrôler leur masse monétaire. La bataille n’était toutefois pas gagnée d’avance, la gestion de la monnaie en circulation cessant d’être le seul ressort de la politique monétaire. Au FMI, la conseillère juridique Yan Liu avait souligné l’attrait des institutions pour les CBDC (Central Bank Digital Currency) tout en pointant leurs défis. Son collègue Dong He insistait sur les difficultés à convaincre les citoyens.
« Si la demande en monnaie numérique de la banque centrale est moins forte, et si l’argent liquide n’est plus utilisé pour des transactions, alors le public n’aura plus d’interaction avec la banque centrale », résumait-il.
Cryptoactu avait par ailleurs relevé les déclarations de Christine Lagarde, alors nouvelle directrice du FMI, dans un article de septembre 2019. Elle appelait les banques centrales à rester « ouvertes aux opportunités offertes par le changement ».
Le projet Libra a échoué, mais l’intuition était bonne
Le calendrier annoncé par ING ne s’est pas vérifié, et pour cause : le projet déclencheur a disparu. Rebaptisé Diem après le retrait de plusieurs partenaires, le stablecoin de Facebook n’a jamais été lancé. Face au refus des régulateurs américains, l’association a cédé ses actifs technologiques à Silvergate Bank pour environ 200 millions de dollars en janvier 2022. Silvergate a passé l’investissement en perte un an plus tard, avant de fermer en mars 2023.
L’intuition centrale de Mark Cliffe restait toutefois exacte. La pression d’une monnaie privée à grande échelle a bien accéléré les travaux publics sur les CBDC. La menace identifiée n’a simplement pas pris la forme prévue : ce sont les stablecoins adossés au dollar, et non Libra, qui sont devenus le concurrent privé de la monnaie souveraine.
Où en sont les CBDC en 2026
Sept ans plus tard, le mouvement est massif mais inégal. Selon le suivi de l’Atlantic Council, plus de 130 pays représentant la quasi-totalité du PIB mondial explorent une monnaie numérique de banque centrale. Quelques dizaines de projets sont en phase pilote, et une poignée d’États ont franchi le pas du déploiement, comme les Bahamas, la Jamaïque, le Nigeria ou, plus récemment, le Brésil.
La Chine reste le laboratoire le plus avancé. Lancé en 2019, l’e-CNY cumule plusieurs milliers de milliards de yuans de transactions et plus de 200 millions de portefeuilles ouverts. La part dans la circulation fiduciaire demeure pourtant faible, signe que l’adoption volontaire reste le principal obstacle, exactement le frein anticipé par Dong He. Pour 2026, Pékin mise sur des fonctionnalités rémunérées et un réseau bancaire élargi afin de stimuler l’usage.
L’euro numérique entre dans une phase décisive
En zone euro, le projet a quitté l’étape théorique. La BCE a clôturé fin 2025 sa phase de préparation, lancée en novembre 2023, et acté le passage à l’étape suivante. Une phase pilote doit démarrer au cours de 2026, avec une partie opérationnelle prévue en 2027.
L’horizon d’une éventuelle première émission est désormais évoqué autour de 2029, sous réserve que les colégislateurs européens adoptent le règlement encadrant l’euro numérique. La décision d’émettre ne sera prise qu’à l’issue de ce processus. Christine Lagarde, devenue présidente de la BCE fin 2019, en a fait l’un des dossiers structurants de son mandat, dans la lignée des positions qu’elle défendait déjà au FMI.
Ce qu’il faut retenir
La fenêtre de « deux ou trois ans » s’est révélée trop optimiste : la transition est un chantier d’une décennie, pas d’un cycle électoral. Le diagnostic de fond, lui, tient. La numérisation de la base monétaire est engagée, portée par la concurrence des acteurs privés et la perte de terrain de l’argent liquide.
Pour les détenteurs de cryptomonnaies, la distinction reste essentielle. Une CBDC est une monnaie centralisée et programmable, à l’opposé de la logique décentralisée du Bitcoin ou des actifs accessibles via un wallet auto-hébergé. Pour suivre l’évolution du marché, l’indice Fear and Greed et la heatmap offrent un panorama en temps réel, tandis que le convertisseur crypto facilite les calculs de valorisation.
Sources
- Banque centrale européenne, progrès de l'euro numérique
- BCE, passage à la phase suivante du projet d'euro numérique
- Banque de France, communiqué euro numérique
- Atlantic Council, CBDC Tracker
- Atlantic Council, l'avenir du yuan numérique
- CoinDesk, Silvergate confirme la reprise des actifs de Diem
- Wikipedia, Diem (digital currency)
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